En charge du Business à impact social chez Leroy Merlin, c’est-à-dire comment prendre en compte les habitants non-clients de nos magasins en situation de précarité dans leur logement, en raison d’une fragilité sociale ou relationnelle, j’ai été convié à participer à une soirée autour du thème “La fragilité, une chance pour l’entreprise ?” organisée par L’Arche à Nantes le 14 novembre 2024.
Question inhabituelle. C’était une invitation singulière à partager sur des questions existentielles et à entrer en résonance plus profonde, intime, pour essayer de partager ce qui est de l’ordre d’un souffle fragile pour lequel je n’ai pas de certitude absolue ni de leçon à donner. C’est donc en mode “bricoleur”, c’est-à-dire en me lançant sans avoir toutes les réponses ni savoir ce que ça donnerait au final que j’ai eu l’occasion de partager quelques pistes que je vous partage ici…

A Nantes, j’ai eu le plaisir de retrouver un compagnon “d’état d’émergence”, Frédéric Laloux (Cf une belle belle rencontre il y a huit ans déjà…), de rencontrer le dynamique et inspirant Fabien Héraud, acteur de sa vie, acteur aussi du film « De toutes nos forces » aux côtés d’Alexandra Lamy et de Jacques Gamblin. En compagnie d’Olivier Riom qui a osé partager sa propre fragilité au sein de son entreprise Vivolum et Katia Tardy qui forme des travailleurs d’ESAT au métier de biscuitier tout en luttant contre le gaspillage de pain avec la Biscuiterie HANDI-GASPI, nous avons eu l’opportunité de résonner avec les 250 participants de l’espace CIC de Nantes.
“ La fragilité, une chance pour l’entreprise ? ”
Heureusement, l’intitulé de cette soirée se termine par un point d’interrogation. Car c’est loin d’être une évidence que la fragilité soit une chance pour l’entreprise. C’est néanmoins une bonne question, car elle revisite la finalité de l’entreprise, le rôle de ses dirigeants et de tous ceux qui y travaillent.
Le monde économique actuel, à l’instar de la société toute entière, est un monde de compétitivité de plus en plus forte, fait de rapidité, de changement, d’adaptation, où la puissance de l’efficacité prend le dessus et où les plus faibles sont quasiment systématiquement exclus du système. La pérennité voire la survie des organisations est de moins en moins assurée. Paradoxalement, n’est-ce pas là un symptôme de cette fragilité que nous fuyons pourtant à tout crin ?
Ceci dit, heureusement que les entreprises sont là pour créer de l’emploi, permettre à des personnes de s’épanouir personnellement et professionnellement, créer de la valeur qui permet de financer le bien commun et demeurer un des (rares) lieux où l’on peut “faire société”, avec un sentiment d’appartenance à un collectif.
Face à cette question essentielle, il ne faut pas tomber dans une vision trop romantique, trop idéalisée du sujet. La fragilité vécue comme une chance pour l’entreprise, cela peut paraître presque une évidence pour la communauté de L’Arche à l’origine de cette soirée : ce sont en effet les spécialistes de la fragilité, vécue et acceptée comme une véritable opportunité pour “entreprendre” l’humanisation de notre société en expérimentant un vivre ensemble entre personnes avec et sans handicap mental. La question posée dépasse cependant largement certains contextes, un peu à part, comme les communautés de L’Arche, les entreprises adaptées ou les entreprises d’insertion par l’activité économique.
La question se pose donc au cœur de la logique compétitive des entreprises « classiques ». La fragilité, comme le handicap qui en est une manifestation visible à laquelle on ne peut échapper, dérange. Cela vient bousculer nos représentations des valeurs de réussite et de toute puissance qui sont au cœur de nos sociétés, de nos organisations, de nos entreprises. Alors, au-delà de certains exemples très beaux ou très touchants, est-ce que nous croyons, véritablement, que la fragilité peut être une chance pour le corps social que représente l’entreprise et le service de ses finalités ? On touche là certainement à une question centrale de notre époque.
La compétitivité de notre monde fragilise comme jamais le tissu social. Elle fragilise les individus et également la planète et notre environnement. A force de croire que nous vivons dans un monde aux ressources illimitées et exploitables à merci sans se soucier des conséquences de long terme, nous atteignons un seuil critique de l’habitabilité sur notre planète. Les limites planétaires sont dépassées (6 sur 9). Notre monde est Volatil, Incertain, Complexe et Ambigu, le monde VUCA comme il est désormais qualifié.

Alors peut-être que la fragilité de notre monde vient reposer de manière différente la question de la fragilité humaine, parce que l’on ne peut plus faire semblant.
Chez Leroy Merlin, c’est le chemin de crête, souvent chemin de traverse, que j’ai voulu entreprendre, que j’ai voulu “aventurer”, en initiant il y a une dizaine d’années la voie du business à impact social.
Le Business à impact social chez Leroy Merlin, c’est :
- des réponses concrètes pour que le “mieux habiter” soit accessible à tous, c’est-à-dire aussi aux habitants qui ne franchissent pas la porte de nos magasins.
- Cela se fait en partenariat systématique avec des acteurs de terrain, au plus proche des territoires : plus de 230 partenariats associatifs comme avec L’Arche Le Sénevé ou bien d’autres associations avec des conventions “Habitat solidaire” pour faciliter les interactions de long terme entre les équipes de nos magasins et celles de nos associations partenaires.
- Pour s’inscrire dans la durée et impacter nos modèles de création de valeur, cela doit reposer sur une viabilité économique.
Sans rentrer dans les détails des modalités d’intervention, je voulais vous partager 3 ingrédients et un enseignement de ce long cheminement de confrontation à la précarité, à la fragilité.
#1 “La tête pense là où sont les pieds”
Les déplacements qui nous sortent du connu, des “boîtes à chaussures” de nos référentiels habituels, et qui nous invitent à des rencontres authentiques, où “la fragilité est une chance”, nous font penser différemment… C’est d’ailleurs à Nantes, place du Bouffay, que j’ai vu cette statut faisant l’éloge du pas de côté de Philippe Ramette, qui fait également l’éloge du déplacement. Pablo Freire, pédagogue brésilien spécialiste de l’éducation populaire, invitait à effectuer ces déplacements personnels par le travail des pieds, en osant le contact sur les terrains de la précarité : « la tête pense là où sont les pieds. »

Aller visiter, en France, proche de chez nous, à quelques encablures de nos magasins, des habitants complètement démunis, dans des logements insalubres, où il fait froid l’hiver et très chaud l’été, où les moisissures et l’humidité dégradent autant le bâti que la santé des habitants, ressentir le repli sur soi, la peur et l’isolement liés à la honte d’un chez soi pas très fréquentable : c’est la seule manière de voir et penser différemment nos métiers.
L’engagement de l’entreprise contre la précarité énergétique naît de ces rencontres improbables, en terra incognita, chez des habitants en grande fragilité sociale. Les solutions ne peuvent alors qu’être collectives, avec une variété d’acteurs. C’est la raison de notre engagement au sein du collectif Stop à l’Exclusion Energétique.
J’ose dire que nous sommes redevables envers toutes ces personnes en grande fragilité sociale de nous avoir permis de lever des impensables pour ouvrir de nouveaux possibles.
#2 « Comment va ton regard ? «
J’aime beaucoup cette salutation des indiens mayas de la forêt Lancadona du Chiapas au Mexique quand ils se rencontrent, en lieu et place de notre “comment ça va ?”.

J’aime beaucoup cette salutation des indiens mayas de la forêt Lancadona du Chiapas au Mexique quand ils se rencontrent, en lieu et place de notre “comment ça va ?”.
“Comment va ton regard ?”, c’est une question essentielle, d’autant plus en ces temps volatils, incertains, complexes et ambigus (VUCA). Quel est le regard que nous portons sur le monde et le futur désirable que nous voulons construire ?
Comment ré-enthousiasmer autour d’une vision commune, d’un projet commun, d’une envie de se lever le matin pour quelque chose qui ait du sens. La joie : n’est-ce pas là un ingrédient essentiel et en même temps un levier trop souvent inexploité dans nos organisations ? (comme si ce n’était pas sérieux d’être joyeux)
Changer de regard, faire des pas de côté, c’est le prémisse à toute innovation, à toute adaptation. C’est un peu la révolution d’Internet d’il y a vingt ans : on ne sait pas forcément en lire les signaux faibles, nous n’avons pas “les lunettes”, le regard, pour leur donner toute sa place, mais c’est de notre pérennité qu’il s’agit.
#3 “Ensemble, faire village”
C’est devenu une expression courante de la mondialisation : nous habitons un « village planétaire » : le développement accéléré des moyens de transport et de communication digitale avec les réseaux sociaux laissent penser que nous sommes tous devenus plus proches les uns des autres. Et pourtant, tant de personnes sont laissées à la marge de ce prétendu village global, réservé à une élite favorisée.
Il nous faut cependant redécouvrir ce qu’est un vrai village : un tissu de relations humaines concrètes, dans le soutien mutuel, l’attention à ceux qui sont dans le besoin, et le respect de la Nature qui nous entoure. C’est l’incarnation de l’Humain et du Local.
Faire village, c’est essentiel dans le management de nos organisations. Le rôle de nos entreprises est, et sera de plus en plus, de favoriser cet esprit de village, c’est-à-dire d’être utiles et engagés AVEC et POUR les gens des territoires.
Dans nos organisations, quelles qu’elles soient, si nous pensons que nous continuerons à faire dans les années à venir le métier tel que nous l’avons exercé depuis des décennies, nous ne survivrons pas très longtemps ! Autrement dit, il nous faut répondre à la question de ce qui manquerait à la société si notre entreprise n’existait plus et que nos futurs clients/bénéficiaires puissent percevoir notre réponse. Notre utilité et notre pérennité font de pair.
Ainsi chez Leroy Merlin, il ne s’agit pas de faire des “bonnes actions” solidaires à la périphérie de notre métier. Il s’agit d’engager l’essence même de ce qui fera notre à-venir. Et l’habitabilité de notre planète ne pourra y être étrangère.
« Pour aller où tu ne sais pas, vas par où tu ne sais pas »
J’aime ce proverbe soufi si pertinent pour notre temps… Pour sortir du “business as usual” qui nous fait aller dans le mur tellement nous avons la tête dans le guidon et le regard sur des indicateurs de court-terme, il faut faire des pas de côté, oser changer de regard. Se frotter aux périphéries du métier en allant vers des publics plus fragiles constitue un puissant levier d’innovation, de renouveau pour une création de valeur pérenne.
Côtoyer des réalités dérangeantes n’est pourtant pas si facile. La confrontation avec des réalités de pauvreté, de fragilité sociale, de vulnérabilité, nous renvoie à notre propre fragilité, vulnérabilité. Cela demande un vrai cheminement intérieur, d’oser se connecter à ce que l’on n’a pas trop envie de voir et demeurer dans l’inconfort des non-réponses immédiates à apporter.
C’est d’ailleurs ce à quoi nous a invité Frédéric Laloux à la fin de la conférence : reconnaître nos propres fragilités en soulignant que les reconnaître est une étape essentielle pour les intégrer et les valoriser en entreprise. Il a évoqué avec force en évoquant les « super-pouvoirs de la faiblesse » : Savoir s’excuser. Savoir demander de l’aide. Et oser le droit à l’erreur.

