Face à une innovation technologique déconnectée des réalités sociétales, comment réconcilier business et sagesse pour un impact positif ?

Dans un monde de plus en plus volatil, incertain, complexe et ambigu, ce que les stratèges militaires ont défini sous l’acronyme VUCA (Volatility, Uncertainty, Complexity, Ambiguity) et qui correspond également au monde de l’entreprise qui adopte ce terme, peu de choses sont sûres. Des changements de paradigme s’opèrent à vitesse grand V, vivre dans le déni d’un monde où « jusqu’ici tout va bien » est synonyme d’échec voire de disparition à court terme pour beaucoup d’organisation. L’innovation, notamment technologique, est donc omniprésente, la fameuse « transformation » est en cours dans toutes les organisations. La perte de repères repose des questions de sens et de finalité. La manière de s’engager concrètement dans la réinvention des modèles existants devient fondamentale. Pourtant, face à une innovation technologique parfois déconnectée des réalités sociétales, comment réconcilier business et sagesse pour un impact positif porteur de sens ? Comment construire une société plus inclusive ?


Une tribune récente de Navi Radjou dans Thinkers 50 intitulée Are You a Smart or Wise Innovator? interroge de manière très pertinente le type d’innovateur que nous voulons être : brillant ou sage et utile ? Navi Radjou y cite notamment quelques exemples d’innovations nées dans la Silicon Valley qui illustrent de manière pathétique que parfois « les meilleurs cerveaux du monde sont occupés à résoudre les problèmes des riches, qui n’ont vraiment pas de problèmes ! » et nous propose une réflexion sur une « innovation sage », au service d’une cause noble.

Silicon Valley : des entrepreneurs ultra connectés mais déconnectés de la réalité et des problèmes qu’ils cherchent à résoudre

La start-up Juicero est devenue la risée de la Silicon Valley avec sa machine à jus de fruits et légumes ‘intelligente et connectée’. Fondée en 2013, l’entreprise qui voulait devenir la Nespresso des jus frais avait pourtant réussi à lever plus de 100 millions d’euros auprès d’investisseurs réputés. Ce pressoir high-tech, d’abord commercialisé 700 dollars pièce avant de baisser à 400 dollars, n’a pas résisté à l’expérience de deux journalistes de Bloomberg qui montrait qu’on pouvait extraire à la main le jus contenu dans les sachets de compote de fruits Juicero, sans la coûteuse machine. En septembre 2017, l’entreprise déclarait faillite et la ‘machine à jus qui ne sert à rien’ devenait le symbole de l’absurdité et de l’inutilité d’une innovation qui lève des fonds importants pour des prétendues solutions à des problèmes qui n’existent pas !

Dans la même veine, fin octobre 2017, c’était au tour de Teforia de fermer ses portes, après avoir levé près de 15 millions d’euros pour un infuseur à thé intelligent connecté au Wifi, Bluetooth et avec lecteur RFID pour adapter au degré près la température d’infusion en fonction de la capsule de thé choisie pour offrir ‘la meilleure expérience de thé au monde’, à 1000 dollars pièce ! « Même les ultra-riches ne devraient pas acheter cette théière super-chère » indiquaient les analystes financiers.

Le médiatique lancement dans l’espace de Falcon Heavy de l’entreprise SpaceX en février 2018 a donné une autre illustration d’une mission, qui, selon les propres dires de son charismatique patron Elon Musk, était « idiote mais amusante » : envoyer une voiture électrique Tesla Roadster à 200.000 dollars en orbite autour de Mars avec, à son bord, le mannequin-cosmonaute baptisé Starman en référence à la chanson de David Bowie. Au-delà du coup de pub planétaire – Tesla appartient également à Musk – et du fait que la décapotable rouge vogue désormais en orbite lointaine de Mars dans un voyage dans le vide qui durera des milliers d’années tout en se désintégrant lentement, l’utilité réelle d’un tel projet se pose. L’entrepreneur quarantenaire d’origine sud-africaine l’assume d’ailleurs : « J’aime la pensée d’une voiture dérivant apparemment sans fin à travers l’espace et qui sera peut-être découverte par des extraterrestres dans des millions d’années. C’est juste une voiture normale dans l’espace, et j’aime l’absurdité de cela. »

Autre quadra spécialiste de l’innovation, Navi Radjou, franco-indien ayant grandi à Pondichéry, étudié en France (CNAM et Centrale Paris) et vivant désormais aux Etats-Unis, questionne l’utilité d’une innovation déconnectée des gens : « En tant que résident de la Silicon Valley, je ne peux pas m’empêcher de hocher la tête en signe d’incrédulité. Juicero et Teforia illustrent tout ce qui ne va pas avec la Silicon Valley : une bande d’entrepreneurs super intelligents déconnectés de la réalité qui crament des milliards de dollars en Recherche & Développement pour inventer des gadgets ‘intelligents’ dont personne n’a besoin ou dans le meilleur des cas pour servir une petite élite—alors que dans le même temps, 70% des gens dans le monde vivent avec moins de 10 dollars par jour. Il ne s’agit d’ailleurs pas seulement des pauvres du soi-disant tiers-monde qui ont besoin d’aide. Aux États-Unis, le pays le plus riche de la planète, 63% des Américains n’ont pas assez d’économies pour faire face à une urgence ou un imprévu de 500 dollars. 

Dans un billet de blog très intéressant, Umair Haque, directeur de Havas Media Labs et un des grands penseurs en management pour construire une économie plus humaine, questionne la sagesse du plan de colonisation de Mars de Musk en s’interrogeant : « A quoi sert-il de lancer des voitures dans l’espace quand l’espérance de vie est en chute libre aux Etats-Unis et que l’américain moyen n’a pas de retraite, pas d’accès à des soins décents, pas de stabilité ni ne se sent en sécurité ? »

L’innovation frugale ou comment faire mieux avec moins, maître mot du 21ème siècle ?

Co-auteur avec Jaideep Prabhu du bestseller « L’innovation Jugaad : redevenons ingénieux ! » paru en 2013, Navi Radjou y démontre comment les entreprises peuvent puiser dans l’ingéniosité et le système D pour repenser leur modèle d’organisation et comment il est possible de co-créer des solutions simples et efficaces qui produisent de meilleurs produits et services à moindre coût.

« Nous entrons dans un monde de pénurie. Les ressources naturelles – le pétrole, l’eau, le bois, les terres cultivables – se raréfient, il faut cesser de croire qu’elles sont infinies. Dans les pays développés, les revenus des classes moyennes stagnent, leur pouvoir d’achat diminue. Les gouvernements eux-mêmes réduisent leurs dépenses. Vivre avec moins ne représente pas pour autant un sacrifice, cela peut être source d’innovation et même d’une meilleure qualité de vie. Faire plus avec moins, créer plus de valeur économique et sociale tout en minimisant l’utilisation de ces ressources qui se tarissent, qu’elles naturelles ou financières. C’est ce que le mot hindi “jugaad” traduit. C’est la résilience créative, l’esprit de débrouillardise, qui permet de transmuter l’adversité en opportunité et concevoir une solution frugale à tout problème, avec peu de moyens. »

> Pour aller plus loin, voir sa conférence au TEDGlobal 2014 : « Une résolution de problèmes créative face à des limites extrêmes, Navi Radjou »

J’ai rencontré Navi la première fois dans le cadre de la préparation de son second livre « L’innovation frugale : comment faire mieux avec moins » publié en 2015 qui traite du jugaad 2.0 et du mouvement des makers et l’émergence d’une innovation collective au sein d’une communauté qui s’appuient notamment sur les technologies digitales.

En octobre 2015, nous avons eu l’occasion d’intervenir ensemble lors du World Dream Forum organisé par la plateforme d’innovation ouverte Ideas Laboratory, au sein du premier centre public de recherche technologique mondial du CEA à Grenoble (Classement REUTERS, 2016). Il y exposait déjà l’importance pour les entreprises d’intégrer cette contradiction manifeste entre l’augmentation d’une demande insatiable de produits toujours de meilleure qualité alors que les ressources nécessaires pour les produire resteront limitées. « Les entreprises qui prennent acte de ce nouvel ordre des choses sont parties pour durer. Celles qui persistent à vivre dans le déni périront certainement. Lorsque les ressources extérieures sont rares, il faut chercher à l’intérieur de soi pour exploiter la ressource la plus abondante, l’ingéniosité humaine et l’utiliser pour résoudre des problèmes intelligemment avec des moyens limités. L’innovation doit créer des solutions qui apportent de la vraie valeur à de vrais besoins humains.»

Lors de ce Forum où Jeremy Rifkin – apôtre de la Troisième Révolution Industrielle et du Coût Marginal Zéro – intervenait également en visio-conférence depuis les Etats-Unis, Navi Radjou allait même encore plus loin en prédisant que les véritables innovateurs créeront des solutions à ce qu’il appelle les « problèmes sans frontières » qui affectent toute l’humanité : inégalité sociale, changement climatique, maladies chroniques, pénurie d’eau et sécurité alimentaire. Cette recherche de solutions passera de plus en plus par la mise en réseau, le travail en communauté dont le mouvement des makers est une expression de plus en plus visible. Face aux grandes thématiques de société d’un monde fracturé, la collaboration entre acteurs qui n’avaient pas l’habitude de travailler ensemble sera essentielle pour co-créer et co-innover des solutions inédites pour le plus grand nombre.

Objectifs du Développement Durable : vers un nouvel état d’esprit en matière d’innovation ?

Les Objectifs de développement durable (ODD) ont vu le jour lors de la Conférence de Rio sur le développement durable en 2012. Cet ensemble d’objectifs universels a été élaboré en vue de relever les défis urgents auxquels notre monde est confronté sur le plan écologique, politique et économique. Pour leur mise en œuvre, la participation de tous est requise « afin de bâtir un monde plus durable, sûr et prospère, pour l’humanité toute entière » en couvrant des problématiques qui nous concernent tous : la lutte contre le changement climatique, la réalisation de l’égalité des sexes, l’élimination de la pauvreté et de la faim, accès universel à l’eau potable, à l’énergie, et à des soins de santé abordables. De plus en plus d’entreprises utilisent d’ailleurs cette grille de lecture pour caractériser leur engagement RSE.

Même si l’ONU souhaite l’atteinte de ces ODD d’ici 2030, cela ne sera possible que si un changement de paradigme intervient dans les manières de construire des sociétés plus inclusives, saines et prospères. Navi Radjou parle du besoin d’un nouvel état d’esprit en matière d’innovation : « Je ne crois plus que les entrepreneurs intelligents de la Silicon Valley vont sauver la Terre. Pourquoi le feraient-ils quand ils sont bien davantage intéressés à coloniser Mars ? Si nous voulons construire un monde inclusif, sûr, sain et durable, nous avons besoin d’une nouvelle génération d’innovateurs. Plus précisément, nous avons besoin d’un nouvel état d’esprit en matière d’innovation. Einstein l’a bien dit : « On ne peut résoudre un problème en utilisant le même mode de pensée qui l’a engendré. » Nous avons besoin de résolveurs de problèmes créatifs qui pensent, ressentent et agissent très différemment. Ce dont nous avons besoin, ce sont des innovateurs sages.

Les innovateurs sages appliquent l’intelligence pour servir une cause noble

Dans son livre co-écrit avec Prasad Kaipa, Donner du sens à l’intelligence. Comment les leaders éclairés réconcilient business et sagesse paru en 2016 la sagesse est définie comme « l’application de l’intelligence pour servir une cause noble. » Ainsi les ‘innovateurs sages’ utilisent leur intelligence non pas pour s’enrichir eux-mêmes, comme le font de nombreux entrepreneurs de la Silicon Valley, mais pour élever l’humanité.

Ils définissent trois grandes caractéristiques du mode de leadership de ces innovateurs sages :

  1. Ils dirigent avec un esprit d’entreprise, un cœur social et une âme écologique

Les innovateurs sages ne vivent pas cloisonnés dans leur tête. Ils sont en accord avec leur cœur – le siège de la compassion et de la générosité – et se sentent profondément liés à la Nature, plutôt que d’en être séparés. Ils vont bien au-delà de la pleine conscience (‘mindfulness’ en anglais), ils pratiquent la ‘wholefulness’ que l’on peut traduire par plénitude, unité ou entièreté et dirigent ainsi avec tout leur être.

[Dans un article précédent, Frédéric Laloux indiquait que le wholefulness était l’une des trois percées fondamentales des organisations qui avaient basculé dans un nouveau paradigme managérial de communautés de travail inspirées.]

  1. Ils construisent des plates-formes qui amplifient le talent des autres

Plutôt que d’étaler et mettre en valeur leur propre intelligence, les innovateurs sages sont ce que Liz Wiseman, expert en leadership, appelle les « multiplicateurs » : ils amplifient l’intelligence des autres et aident à réaliser leur plein potentiel.  

  1. Ils co-créent de la valeur avec un écosystème de partenaires.

Les innovateurs sages ne considèrent pas leurs interactions avec les autres comme un jeu à somme nulle régi par la formule compétitive 1 + 1 = 0. Au lieu de cela, ils croient fermement à la formule synergique de 1 + 1 = 11. Avec beaucoup d’humilité et un esprit ouvert, ils s’engagent avec des partenaires dans les secteurs public et à but non lucratif pour co-construire des solutions gagnant-gagnant qui servent un objectif plus large. 

Navi Radjou cite ainsi dans cet article les exemples inspirants de quelques innovateurs sages qui ont osé aller à contrecourant pour construire des réponses nouvelles qui combinent impact positif sur la société et l’environnement, viabilité économique et accès au plus grand nombre : Eileen Fisher pionnière de la slow fashion en introduisant des vêtements moins nombreux mais plus durables, Eben Upton, inventeur du Raspberry Pi, un microprocesseur en open-source très bon marché qui a permis des applications dans le domaine de la santé ou de l’éducation ou encore Emmanuel Faber, PDG de Danone, engagé de longue date dans le double projet économique et social de l’entreprise.

[Pour aller plus loin, voir les articles précédents : L’absence d’être, voilà ce dont meurt notre économie, entretien avec Emmanuel Faber ainsi que celui consacré aux projets de Social Business soutenus par danone.communities]

L’intervention d’Emmanuel Faber lors de la cérémonie de remise des diplômes aux étudiants d’HEC en juin 2016 a eu un écho important et des millions de vues sur les réseaux sociaux. Il est en effet intéressant, et inspirant !, d’entendre un dirigeant d’entreprise parler de justice sociale et climatique comme fondement de nos économies et de nos sociétés. Il interpelle cette génération de futurs dirigeants à devenir acteurs pour améliorer les choses tout en se préservant de trois grands dangers :

  • le pouvoir « qui n’a de sens que dans un esprit de service »
  • la gloire « une course sans fin qui ne mène nulle part »
  • l’argent « pour ne pas en devenir l’esclave et rester libre. »

Une des recettes qu’il leur propose est de toujours rester attentifs « à cette petite voix intérieure, à ceux qui apportent cette voix, cette musique intérieure, la mélodie qui vous appartient, qui vous est unique. Et qui changera la symphonie du monde qui vous entoure. Le monde en a besoin. »

La voie proposée par Emmanuel Faber rejoint le mouvement des ‘entreprises à mission’, de l’entreprise contributive, de son objet social étendu ou du mouvement B Corp. Si la sagesse est de mettre ses talents et son intelligence au service d’une cause noble, plus que jamais, les entreprises doivent orienter leur pérennité et leur logique de création de valeur vers une nouvelle utilité, à soi, aux autres et au monde, dans une logique de plateforme participative. L’esprit « jugaad » n’est pas seulement une frugalité dans les moyens mais une inflexion des finalités vers plus d’utilité et d’accessibilité.

Chris Anderson, éditeur britannique qui a repris en 2001 la gestion des Conférences TED synthétise bien l’enjeu majeur de l’émergence pour le plus grand nombre de solutions aux problématiques de société qui apparaissent pourtant comme insurmontables : « Nous nous représentons aisément un monde qui se noie dans des problèmes insolubles. La situation est bien pire ! Le monde se noie dans des problèmes solubles. C’est juste que les solutions sont en grande partie invisibles et ignorées. »

Dans une interview dans la revue L’ADN, Navi Radjou souligne les vertus de la sagesse pour l’entreprise : « La grande force de la sagesse pratique réside dans sa capacité à accommoder différentes polarités, par exemple profitabilité et durabilité. Ces notions étaient souvent défendues par deux camps idéologiques opposés. La sagesse tend à résoudre ces tensions en posant la question un peu différemment : quelle est ma raison d’être ? Si nous utilisons la métaphore du monde biologique, une entreprise est comme greffée à une société : si elle n’est pas acceptée par celle-ci, elle sera rejetée et périra… Il est donc dans son intérêt vital de contribuer au bon développement de la société, et de ne pas considérer cela comme un acte de charité, mais comme un élément essentiel de son business model. »

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A propos Nicolas Cordier

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