Libérer l’initiative de tous, une manière de rendre le travail visible et sortir de la crise !

En ces temps de crise et d’incertitudes économiques, à l’heure où le curseur entre une économie de l’offre et une autre basée sur la demande fait la une des commentaires politiques, la société française reflète une situation paradoxale : les entreprises, créatrices de valeur et d’emplois, sont en même temps stigmatisées et accusées de ne répondre qu’aux dictats d’actionnaires ne visant que leurs propres profits financiers. L’amalgame entre patrons du CAC 40 et chefs d’entreprise de PME occulte souvent l’engagement ‘corps et âme’ de nombreux entrepreneurs. La logique du court terme semble partout s’imposer. Et effectivement lorsque l’écoute du flash boursier de 12h sur France Info souligne La travail réel, base de l'art de vivre ensemblel’attente de la publication de l’indice de confiance des ménages du Minnesota dans l’après-midi pour mesurer l’impact sur les cours de la Bourse de Paris, la question de la réalité du travail et de la création de valeur se pose avec une certaine acuité !

Revenir à une approche du « travail réel » me semble plus que jamais d’importance pour entrevoir un renouvellement de notre « art de vivre ensemble », définition de l’économie que ce blog cherche à adresser…

Le travail invisible, Pierre-Yves Gomez« Le travail invisible, enquête sur une disparition »

Le mirage d’une société où l’on ne devrait plus travailler et où de miraculeuses subventions viendraient combler nos besoins et niveler les inégalités pour nous permettre de jouir de vacances et de loisirs ininterrompus demeure trop présent en toile de fond pour qu’un sursaut salutaire vienne interroger notre propre contribution à créer de la valeur, à travailler.

Être auteur de son travail, revenir à une définition vivante et stimulante du travail, est au cœur du dernier ouvrage de Pierre-Yves Gomez. Spécialiste Pierre-Yves Gomezdu lien entre entreprise et société, cet économiste professeur de stratégie à l’EMLYON Business School dirige également l’Institut Français de Gouvernement des Entreprises y développe une analyse historique éclairante. Du déséquilibre progressif entre revenus du capital au détriment des revenus du travail, il montre comment l’esprit de rente est devenu « l’opium du peuple, un puissant narcotique pour gouverner notre société où le travail est devenu invisible. »

Quel est le lien entre le travail réel et la création de valeur ?

« Ceux qui dirigent l’économie ne voient plus la réalité du travail. Ils utilisent des instruments de gestion si abstraits qu’ils rendent invisibles les personnes qui créent la valeur économique. » explique Pierre-Yves Gomez. Il nous invite à revenir « à la vraie vie » et aux basiques de l’économie : c’est le travail qui crée la valeur ; la valeur économique est toujours créée par le travail. Et c’est ce basique qu’on a perdu de vue.

  • Le travail est subjectif, c’est toujours un sujet qui travaille.
  • Le travail est objectif : il conduit à créer un objet, un bien ou un service, qui objective le travail d’un sujet.
  • Le travail est aussi collectif : on ne travaille jamais seul, on travaille dans une équipe, on travaille pour quelqu’un ; le travail d’une personne est toujours imbriqué dans un travail collectif.

Or, et c’est peut-être une des découvertes de la crise, n’être concentré que sur la performance financière fait du travail un objet extrêmement réduit au point d’omettre sa dimension collective voire d’oublier qu’il y a des personnes qui travaillent ! La financiarisation de l’économie, qui s’est accélérée et répandue ces vingt dernières années, a supprimé les dimensions subjective et collective du travail. Le travail n’est plus visible que par les objets qu’il produit. Les indicateurs et tableaux de bord pour quantifier cette dimension objective sont omniprésents. Ils empêchent même parfois de distinguer la route Trop de compteurs et la route n'est plus en vueà suivre et font perdre de vue la manière même dont se crée la valeur. A contrario, le reporting sur les personnes (le subjectif), sur les réseaux créés par le travail (le collectif) et sur la mission (la raison d’être ensemble) a très peu progressé dans les organisations, comme si c’était secondaire, peu important, moins sérieux…

Dans cette vidéo de 5’04’’ Pierre-Yves Gomez et Romain Chevallet illustrent ces réflexions sur le travail invisible et le culte de la performance au travail > voir ici

Cette animation présente une synthèse très didactique du travail invisible et des conséquences de la financiarisation de l’économie… (3’10’’)

Motiver c’est donner un motif, puis un moteur à l’action

Dans l’article « Gérer l’incertitude ! Faites-en votre alliée. L’économie pour quoi faire ? », nous abordions cette aspiration à retrouver un sens, une singularité à ce que nous sommes Marc Halévyet ce que nous entreprenons. Le prisme d’analyse de Marc Halévy se base sur la mutation en cours d’une économie capital intensive à une économie people intensive.

Dans son livre « Tao et Management » il précise :

Tao et management, Marc Halévy« Lorsque l’on méditera sur l’entreprise, la famille ou tout autre sujet, il faudra se demander quel est le feu qui est censé les animer, les vivifier, et les faire s’épanouir et s’accomplir. Sans ce feu, les structures et les organisations restent lettres mortes. On en revient alors aux idées de projet, de finalité, de vocation, voire à un mot comme ‘âme’ (anima et animus en latin) en tant que ce qui anime. »

« L’entreprise doit se résoudre à devenir organique, c’est-à-dire à disposer d’un système de régulation multiple, diffus, réparti, spécialisé. L’approche est résolument non hiérarchique, non compartimentée. La vision est globale et intégrée, les centres de production ou de destruction de valeur ajoutée sont localisés au sein des processus. Il s’agit de percevoir l’entreprise comme une intention globale où s’enchevêtre un imbroglio de projets plus particuliers. Il s’agit d’apparier ces projets particuliers et les processus de production de valeur qui y correspondent. Le problème n’est plus de définir et de réguler des « fonctions », mais d’observer et d’optimiser des processus. Un management du « pour-quoi », plutôt qu’un management des « comment » ! »

 « Que chacun fasse ce qu’il a à faire et nous sommes foutus ! », repensons la coopération !

Bernard GalambaudBernard Galambaud, sociologue et fondateur du Mastère Spécialisé « Management des Hommes et des Organisations » à l’ESCP Europe il y a près de 25 ans invite dans cette interview de Kurt Salomon au même décloisonnement des tâches permettant d’inventer un management où l’initiative et la responsabilité individuelle redonne sens au travail créatif : « J’ai le sentiment que l’on ne sait pas vraiment, pour le moment, penser la coopération. Le monde industriel a été pensé sur le modèle de la division des tâches. La collaboration, certes, existait mais dans la marginalité. On comptait sur elle pour régler des dysfonctionnements ! Le monde industriel a séparé le travail du travailleur puis a défini ce travail séparé : le poste de travail. Et si chaque travailleur remplit bien son poste, la performance collective doit être au rendez-vous ! Bien sûr, une entreprise postindustrielle n’est plus sur ce modèle. Un dirigeant disait récemment à ses cadres «Que chacun fasse ce qu’il a à faire et nous sommes foutus !» Le problème est que les pratiques de Gestion des Ressources Humaines sont aujourd’hui encore largement conçues sur la base du monde industriel et de sa division des tâches… »

Logo Groupe PoultLibérer l’initiative de tous, une réponse originale à la crise qui rend le travail visible, l’exemple de Poult

La crise du travail montre que les travailleurs aspirent à être reconnus, à trouver du sens à ce qu’ils font au quotidien, à en voir le résultat concret. Certaines entreprises qui misent sur une confiance totale en leurs collaborateurs en leur laissant une autonomie responsable voient leurs performances se conjuguer avec bonheur des salariés. C’est le mouvement des « entreprises libérées » que nous avons évoqué dans plusieurs articles, dont Isaac Getz s’est fait le révélateur notamment avec son livre Liberté & Cie. Quelque soit le pays, la taille ou le secteur d’activité de l’entreprise, on y constate systématiquement une observation pointue et un fort intérêt sur la manière concrète dont les personnes produisent de la valeur et de la richesse au quotidien : c’est un management qui rend visible le travail réel ! 

Mehdi Berrada (conférence Vivre l'économie autrement)Medhi Berrada, directeur général adjoint du Groupe Poult, a vécu de l’intérieur la transformation de cette PME n°2 du biscuit en France d’un mode de management paternaliste et pyramidal vers un leadership qui donne toute latitude aux salariés pour créer et innover. Il y a un peu plus d’un an lors de la soirée Vivre l’économie autrement, il nous avait apporté un témoignage vivant sur la façon dont l’organisation s’était engagée dans cette aventure et sur les résultats que cette démarche a permis.

Dans ce reportage du JT de France 2 (3’05 »), la place retrouvée du salarié comme sujet au sein d’un collectif pour mieux produire des objets apparaît clairement. Florence Mazana, opératrice, témoigne de ce travail rendu visible : « Vous ne vous sentez plus juste comme un ouvrier qui pointe et qui repart. Vous êtes quelqu’un dans l’entreprise. Vous n’êtes plus un matricule ou un simple numéro. »

Carlos Verkaeren, président impulseur de cette révolution managériale chez Poult, décrit dans cette vidéo des Espoirs du management (5’53 ») le processus de déhiérarchisation, de liberté et de prise d’autonomie… L’homme au cœur de l’entreprise, c’est une vraie réalité chez Poult et les performances sont à la clé ! Là encore, le travail est managé dans ses trois dimensions : objective, subjective et collective. C’est ce qu’illustre les interviews de différents collaborateurs de l’entreprise.

Les risques psychosociaux souvent fruits de la dégradation des relations au cœur des organisations, la souffrance au travail et le désengagement d’une majorité de collaborateurs sont souvent une conséquence d’une conception du travail réduit à sa seule dimension objective. Jean-Claude Ancelet, sociologue, consultant et expert APM, souligne dans son livre Recréez du collectif au travail combien « le manque de collectif est une source de désespérance au travail. »

L’analyse de Pierre-Yves Gomez permet de comprendre comment la financiarisation de nos économies a accéléré la disparition des écrans radar du travail réel et des mécanismes de création de valeur : « c’est en renouant avec une philosophie du travail que nous construirons l’économie d’après-crise. » L’analyse sur le devenir de nos organisations de Marc Halévy et l’importance de repenser la co-opération de manière moins fragmentée soulignée par Bernard Galambaud ouvrent une perspective de reconstruction du travail pris dans toutes ses considérations.

Les organisations doivent pouvoir se fixer un cap qui donne sens et orientation. C’est d’ailleurs, nous indique Jean-Claude Ancelet, « le préalable, le support de tout collectif, le cadre dans lequel le groupe va pouvoir se développer. On ne peut pas créer de collectif s’il n’y a pas de cadre de référence proposé aux personnes. Il faut rappeler la mission du groupe, sa raison d’être, avoir une vision et des valeurs à partager. » Peter Senge ajoute même : « La vision devient une force vive lorsque les gens croient réellement qu’elle peut donner forme à leur futur. Une vision partagée est vitale pour l’organisation apprenante car elle lui fournit le focus et l’énergie pour apprendre. »

Les nouveaux modèles sociétaux d’accès aux biens et services initiés par certaines entreprises me semblent une manière innovante de réaffirmer une mission porteuse de sens, qui rassemble un collectif en ouvrant l’initiative de chacun autour de la résolution de problématiques sociales, à partir du besoin des personnes. Les différentes expériences de social business relayées sur ce blog sont une autre illustration du travail réel et de la construction d’un art de vivre ensemble d’après-crise…

A propos Nicolas Cordier

Social business intrapreneur, corporate changemaker, dreamer and doer, blogger on liberated compagnies, open innovation & how to be an actor in a changing world
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5 commentaires pour Libérer l’initiative de tous, une manière de rendre le travail visible et sortir de la crise !

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