Les pratiques managériales les plus innovantes du monde

L’article de Francis Boyer, consultant, coach et conférencier sur l’innovation managériale, dans le Journal du Net Management intitulé « Les pratiques Francis Boyer JDNmanagériales les plus innovantes du monde » publié le 7/10/14 est une excellente synthèse des enjeux de réinvention du management pour accompagner la recherche de nouveaux modèles d’affaires qui est (ou sera) le quotidien de toutes les organisations. Ses propos reprennent plusieurs des thématiques autour du management des entreprises libérées de ce blog. En particulier, l’idée que le management évolue moins vite que le monde qu’il est censé « animer » invite à repenser l’animation des hommes pour plus d’engagement et de performance. Cela requiert d’un certain courage pour le « lâcher-prise » intrinsèque à l’abandon du pouvoir des sachants dans la logique encore trop présente du « command & control » [voir l’article Le courage du « lâcher prise » ou la liberté des salariés comme remède à la crise]

Je reprends ici l’intégralité de cet article très complet avec des illustrations d’entreprises en France et à l’étranger en y ajoutant parfois entre crochets des références à d’autres articles.


Audace, inventivité, souplesse, authenticité… Tout le monde s’accorde à dire que nos entreprises doivent se réinventer pour se différencier. Quand on parle d’innovation, on pense stratégie, offre, organisation et très rarement management, à savoir la manière dont on anime et les Hommes. Pourquoi ?

Vous, qui découvrez cet article, aimeriez-vous travailler au sein d’une entreprise où :

  • les missions que l’on vous confie sont passionnantes ?
  • les relations sont authentiques et basées sur la confiance ?
  • vous disposez d’un niveau d’autonomie et de liberté suffisant ?
  • les équipes sont solidaires et les collaborations entre services constructives ?

Est-ce le cas ?
Bien que 85 % des dirigeants estiment que l’innovation est primordiale pour rester compétitif, les entreprises n’y accordent qu’environ 10 % de leur temps (Sondage IFOP 2013). Si 54 % des collaborateurs suggèrent de nouvelles idées à leurs managers, seulement 11 % d’entre elles sont prises en considération (Enquête Accenture/Right.com 2013).

Le management : parent pauvre de l’innovation

Selon un sondage Ipsos de 2013, l’innovation est confiée à 72 % aux fonctions Recherche & Développement, Qualité et Marketing, ce qui représente entre 5 à 8 % de l’effectif. Les autres fonctions ne seraient-elles pas concernées par la recherche de nouvelles idées ? Quand on parle d’innovation, on pense en premier lieu aux innovations technologiques ou à la création de nouvelles offres. D’ailleurs, les classements des entreprises innovantes sont basés sur le nombre de brevets déposés et en cela, il est vrai, la France est le 3ème pays le plus innovant au Monde, derrière les américains et les japonais (selon le « Top 100 Nouvelles pratiques collaborativesGlobal Innovators » de Thomson Reuters d’octobre 2013). Mais très rares sont les décideurs qui parlent d’innovation managériale. Et lorsqu’il est état d’innovation managériale, les évolutions portent avant tout sur l’organisation et les systèmes d’information. Les « principes collaboratifs » arrivent en dernière position alors que c’est très certainement dans cette direction que se situe la véritable (r)évolution du management.

En effet, il ne suffit pas de « greffer » une nouvelle théorie de management pour qu’elle prenne,
 il faut que tout le corps l’accepte. Si Toyota est l’exemple par excellence du Lean management, on ne peut pas en dire autant d’autres entreprises pour lesquelles cette expérience s’est soldée par un véritable fiasco. Quelle en serait la raison ? Tout simplement parce que, chez Toyota, le Lean management n’est pas une méthode mais une philosophie, une manière de fonctionner et de se comporter fortement ancrée chez tous les salariés, quelles que soient leurs responsabilités.

Histoire du management : quand « toujours plus de la même chose produit les mêmes effets »

Si les outils évoluent, les paradigmes managériaux demeurent inchangés depuis un siècle. Certes, les niveaux hiérarchiques se sont réduits mais les processus décisionnels restent Charly Chaplin, voilà ce que tu dois faireidentiques (c’est toujours le « chef » qui décide). Si l’on demande aux collaborateurs d’être plus autonomes et force de proposition, les outils de management sont toujours « descendants ». Les salariés sont sans nul doute mieux formés et plus compétents mais on attend toujours d’eux qu’ils restent dans le « cadre » de leur description de poste. La stratégie reste encore le privilège de la gouvernance etc. Au fond, quel que soit le nom qui lui a été attribué au fil des années (patron, chef, cadre, leader…) le manager a toujours pour rôle principal de prescrire et de contrôler le travail de son équipe (quand il en a le temps).

Si les grands penseurs du management étaient encore parmi nous (F-W Taylor, H. Fayol, P. Drucker, E. Deming…), ils s’étonneraient sans doute de constater que leurs modèles sont encore d’actualité alors que le monde a considérablement changé depuis 10 ans.

Certains se demanderaient même pour quelles raisons nos entreprises n’ont retenu que les aspects organisationnels de leurs préconisations sans avoir pris en considération les dimensions relationnelles. Saviez-vous que si H. Fayol préconisait « l’unité de direction » et « la division du travail », il soulignait également l’importance de « l’initiative des salariés » et « l’union du personnel » ? Pour quelles raisons ces dimensions n’ont pas été intégrées par la quasi majorité des entreprises françaises ? Comparé aux changements considérables des autres domaines de vie (technologie, géopolitique…), le management semble avancer au rythme d’un escargot.

Innovation managériale : de la logique à l’intuition

Pendant près d’un siècle tous les modèles de management ont été élaborés sur la base de la pensée logique : comment augmenter la productivité, conquérir des parts de marché, améliorer la qualité et plus récemment lutter contre la concurrence par la diminution des coûts ? Autant de questions qui ont amené des réponses rationnelles, basées le plus souvent sur des fondements statistiques et mathématiques qui constituent le cœur des enseignements en management dispensés au sein de nos grandes écoles (si on veut augmenter la production, il faut embaucher et si on veut diminuer les charges, licencier, CQFD).

Rien d’étonnant alors à ce que la plupart de nos dirigeants raisonnent encore comme tel puisqu’ils reproduisent ce qu’il leur a été enseigné par des professeurs, consultants, eux-mêmes fortement imprégnés de ce mode de pensée (il suffit pour vous en convaincre de regarder le contenu des formations de nos élites).

Et si les entreprises ont intégré la dimension motivationnelle dans les années 80, ce fut avant tout pour augmenter la productivité (en référence à l’expérience de la Western Electric des années 1930), rarement pour contribuer au bien-être de leurs collaborateurs. De même, la prévention des risques psychosociaux n’est pas à l’initiative des entreprises mais du gouvernement suite à la médiatisation des suicides chez France Télécom (même si quelques rares entreprises s’étaient engagées dans cette démarche avant 2009). Mais au fond, l’entreprise a-t-elle pour vocation de rendre les gens heureux ou de gagner un maximum d’argent ?

Si le management est le parent pauvre de l’innovation, c’est très certainement dû au fait que cette dimension est la plus difficile à faire évoluer (un changement de technologie prend entre 6 et 18 mois, un changement culturel entre 1 et 5 ans). Mais difficile ne signifie pas pour autant impossible car cette difficulté ne réside pas dans la capacité à s’ouvrir à de nouvelles idées mais à se libérer des idées anciennes.

Innover en matière de management ne repose plus sur l’adoption de concepts sortis tout droit d’Harvard ou pensés par des grands gourous américains. Bien au contraire, les pratiques managériales qualifiées d’innovantes proviennent des entreprises elles-mêmes et sont davantage le fruit de convictions de leaders, de paris un peu fous en réponse à une situation de crise, de bon sens, d’échanges entre personnes, d’expérimentations audacieuses pour la grande majorité antagonistes à tout ce que vous avez pu connaître jusqu’à présent pour la simple et bonne raison que nos anciens modèles sont devenus inopérants, voire contre productifs.

Les innovations managériales que vous allez découvrir peuvent être classées dans la catégorie dite de « l’innovation de rupture ». Elles sont soit antagonistes, à savoir contraires aux pratiques courantes (augmentations de salaires décidées entre collègues, stratégie d’entreprise pensée par les collaborateurs), soit « intégratives », c’est-à-dire en réponse aux valeurs, modes de pensée et comportements émergents de notre société (auto déclaration de son humeur, valorisation de l’erreur…).

L’innovation managériale : plus facile à dire qu’à faire !

La première étape de l’innovation managériale est sans conteste l’acceptation que cet exercice est très difficile, et ce, pour 4 principales raisons :

  1. L’ancrage des certitudes : qu’il est difficile de remettre en cause ce que l’on considère comme une vérité absolue ! Souvenez-vous cependant que nos ancêtres étaient certains que la terre était plate et que le soleil tournait autour de notre planète et que tous ceux qui contestaient ces points de vue risquaient de le payer de leur vie. La seule certitude que vous pouvez avoir est que manager en 2014 n’a rien à voir avec la manière dont les équipes étaient dirigées en 1924 et que le management du XXIIème siècle sera bien différent de ce que nous connaissons (si tant est qu’il existe encore une mission de management).
  2. La peur : de perdre le contrôle, du pouvoir, de faire des erreurs. Penser autrement c’est forcément prendre un risque, tout simplement car il n’est pas possible de se référer à quelque chose d’existant. Et dans notre pays, le risque est synonyme de danger. Dans d’autres, la prise de risque est perçue comme du courage et une opportunité.
  3. La pression sociale : beaucoup de personnes renoncent à une idée au motif qu’elle est dite irréaliste ou qu’elle sera rejetée par les autres. Or l’innovation managériale est avant tout une affaire de conviction et ne doit pas dépendre du regard des autres dont la tendance est, dans notre pays, plutôt au pessimisme (nous sommes les champions du Monde en la matière selon un récent sondage mené par Gallup), à la critique et au conformisme (jusqu’à ce que l’on ait la preuve que ça marche !).
  4. Les limites du raisonnement : Dur de penser autrement. Comment faire? Il existe une croyance populaire : la créativité est un don et dépend de la personnalité. Heureusement, cette pensée est totalement fausse. La créativité est une capacité, donc elle s’apprend !

S’engager dans des démarches d’innovation managériale suppose avant tout d’apprendre à désapprendre.

Tour du Monde des pratiques managériales innovantes

Selon Benjamin Chaminade, la créativité passe par 4 étapes. La première est l’Inspiration. C’est pourquoi, plutôt que de vous assener de convictions et de théories, nous avons préféré vous présenter quelques exemples d’innovations managériales adoptées par des entreprises de tailles, secteurs et nationalités différentes. Toutes ont néanmoins un point commun : elles sont parvenues à concilier épanouissement et performance !

Voici quelques pratiques innovantes classées en 6 leviers en fonction de l’ordre d’importance accordé par les entreprises françaises :

  1. la confiance
  2. l’engagement et responsabilisation
  3. le plaisir et le bien-être
  4. l’agilité et la liberté
  5. la collaboration
  6. la créativité

1. La confiance

L'homme supérieur.. « On ne nous dit pas tout », « Il n’a pas respecté sa promesse », « Il paraît qu’il va y avoir une fusion », « Notre concurrent a licencié 20 % de ses salariés, à quand notre tour ? »… Promesse non tenue, avenir incertain, changements abscons, informations opaques, peur d’être mal jugé… autant de raisons qui ont, ces dernières années, créé un élan de méfiance au sein des entreprises. Or point de seine et profitable collaboration sans confiance. (Ré)instaurer la confiance au sein des entreprises suppose de respecter quelques critères tels que le respect des engagements, la crédibilité du management, la fiabilité et la transparence des informations, la congruence entre les actes et les propos ou encore l’encouragement et l’acception d’expression d’insatisfactions ou de doutes. [Lire aussi L’entreprise qui croit que l’Homme est bon]

Au fond, cela revient tout simplement, d’une part, à se faire confiance puis à faire confiance aux autres. Sur le papier, tout le monde le souhaite. Mais comment y parvenir ?

 3 exemples d’innovations managériales qui renforcent la confiance :

  • En France, Chez Mars Chocolat, Thierry Gaillard, PDG, organise toutes les 6 semaines une réunion de 30 minutes, intitulée « Ça se discute », où il répond à toutes les questions des collaborateurs. Cette pratique est d’autant plus intéressante lorsque l’on sait que les salariés ont beaucoup moins confiance en leurs dirigeants qu’en leurs managers directs.
  • En Inde, chez HCL Technologies, les salariés peuvent exprimer leurs doutes et leurs interrogations via un forum interne intitulé « U&I » (vous et moi) aux membres de la direction qui s’engagent à répondre, le PDG y compris, quitte à répondre qu’ils ne savent pas. Instaurer la confiance suppose de passer par une étape incontournable et pas toujours agréable pour le management : autoriser l’expression des doutes, craintes ou critiques. Mieux vaut canaliser leurs expressions que de les laisser se répandre dans les couloirs, autour de la machine à café ou chez les clients.
  • En Californie, l’éditeur de logiciel Intuit organise ce qu’il appelle la « fête de la défaite » au sein de laquelle sont évoqués les échecs de manière à « tourner collectivement la page » et apprendre de ses erreurs. L’erreur est humaine, alors pourquoi la nier ? Mieux vaut accepter les échecs et en tirer parti que de les renier et les laisser assombrir l’ambiance et altérer la confiance.

2. Engagement et responsabilisation

Le meilleur manager...« Ce n’est pas à moi de le faire« , « Je ne suis pas payé pour ça», « J’avais dis que ça ne marcherai pas», « C’est de la faute de la comptabilité»… Autant de propos qui déstabilisent les managers qui ne comprennent pas pourquoi leurs collaborateurs ne s’investissent pas autant dans leur travail qu’eux.

La conscience professionnelle appartiendrait-elle au passé ?

Selon une enquête internationale Gallup, environ 11 % des salariés se déclarent « engagés » (motivés, volontaires), 61 % sont « non engagés » (il font juste ce qu’on leur demande) et 28 % seraient « activement désengagés (ils ont une vision négative de leur entreprise et peuvent aller jusqu’à aller à l’encontre de son intérêt s’il le faut). Ces chiffres n’ont pas beaucoup évolués en 10 ans. Sondage Gallup sur l'engagement des salariésLe sens des responsabilités nait avec l’engagement. Autrement dit, je me sens responsable de ce que j’ai décidé, pas forcément de ce que l’on a décidé pour moi. Or, pour être honnête, il est rare que les collaborateurs décident de leurs missions ou de leurs objectifs. La marge de manœuvre des collaborateurs réside davantage dans le « comment » que dans le « quoi » (définition de l’objectif par le collaborateur).

Tant que les collaborateurs ne seront pas pleinement impliqués dans la définition de ce qui leur est demandé, nous maintiendrons un système managérial infantilisant ou le manager, en bon père, récompensera les succès et punira (soit par une absence de récompense, soit par une sanction) les échecs, non conformités ou insuffisance professionnelles. [voir aussi La présomption de confiance comme base du management]

Et c’est justement la crainte d’être « puni » qui freine la responsabilisation. Cette épée de Damoclès est bien souvent à l’origine des tensions entre managers et collaborateurs. Les concepts « 0 défauts », « qualité totale » ou autres injonctions à l’excellence positionnent les salariés en position défensive (c’est pas ma faute !) alors que la valorisation de l’erreur (à condition qu’elle ne soit ni volontaire, ni répétitive) permet d’insuffler une culture de l’amélioration continue (à condition d’avoir réinstauré préalablement un « climat de confiance »).

3 exemples qui permettent de renforcer l’engagement et la responsabilisation

  • En France, chez Leroy Merlin,la stratégie est élaborée par les salariés par le biais de nombreuses rencontres intégrées dans une démarche intitulée « Vision ». Au démarrage de ce projet, tous les collaborateurs ont contribué à la concrétisation de cette stratégie dans cette entreprise où « il fait bon travailler ». Chaque collaborateur se sent concerné par la réalisation de ce projet. Sans doute le fait que tous les collaborateurs de Leroy Merlin soient actionnaires de leur entreprise contribue-t-il aussi à ce que chacun se sente responsable des résultats dont les bénéfices sont par ailleurs répartis de manière équitables entre tous les salariés ?
  • Aux Etats-Unis, chez Morning Star,entreprise de transformation de tomates de près de 700 salariés, les collaborateurs négocient leurs objectifs entre eux, en fonction de leurs idées respectives et de ce qu’ils pensent bon pour leur entreprise. Pas de chef pour leur dire ce qu’ils doivent faire. Ces négociations aboutissent à des « contrats d’engagement » accessibles à tous les collaborateurs. Cette pratique se différencie de la fixation d’objectifs car les auteurs de ces engagements sont les acteurs qui les mettront en œuvre.
  • En France, la compagnie aérienne Air France a instauré il y a quelques années une « charte de non punition de l’erreur ». Après avoir pris conscience et accepté que l »une des principales causes d’accidents et d’incidents était d’origine humaine, et compte tenu des conséquences, cette compagnie aérienne a décidé d’encourager ses collaborateurs à exprimer (sous anonymat) leurs erreurs et signaler des dysfonctionnements en contrepartie de quoi elle s’est engagée à ne pas pratiquer de sanction lorsque les erreurs étaient révélées et assumées. La seule sanction envisagée concerne les salariés qui n’auraient pas fait part de leurs erreurs.

3. Le plaisir et le bien-être

Choissisez un travail... « Il est vrai que mon job n’est pas très passionnant mais il me permet de nourrir ma famille», « J’ai fais le tour de mon poste, que me proposez-vous ?», « Mon manager n’est pas motivant»… Si environ 80 % des Français sont satisfaits de leurs conditions de travail (locaux, horaires, niveau d’autonomie…), seulement 20 % considèrent leur travail comme une source de plaisir. Peut-être est-ce dû au fait que 46 % des Français ne travaillent pas dans la fonction désirée ? (Sondage TNS-Sofres d’octobre 2010, enquête Ipsos-Endered de février 2012 et sondage Stepstone de décembre 2010)

Quel intérêt à une entreprise à ce que ses salariés soient heureux au travail ?

 Avant la médiatisation des suicides en 2009, le bien-être au travail n’était pas vraiment un sujet de préoccupation des dirigeants. Et si les entreprises ont eu à cœur de motiver leur personnel, c’est sans doute pour augmenter la performance, pas vraiment pour leur bien-être. Ces propos peuvent sembler choquants. Et pourtant, dans notre société, il semble bien que le social soit encore au service de l’économique, et non l’inverse.

Mais contrairement à ce que l’on pense, l’amélioration des conditions de travail agissent sur la satisfaction, ils n’augmentent pas le plaisir au travail. Mais qui est responsable du plaisir ressenti par chaque salarié ? L’entreprise ? Le salarié ? Les deux ? A priori, tout dépend dans un premier temps de ce que recherche le salarié. D’après nos études, le plaisir au travail repose principalement sur 2 facteurs : le contenu des activités et les responsabilités confiées & la convivialité et la bonne ambiance entre collègues.

Si l’entreprise peut agir sur ce second facteur, le premier dépend du ressenti qu’éprouve le salarié à réaliser ses missions. Il s’agit donc d’un facteur endogène qui relève du seul choix professionnel du collaborateur (alors que trop de salariés estiment qu’il appartient à l’entreprise de les rendre heureux). C’est pourquoi, le bien-être et le plaisir au travail ne peuvent être à la seule initiative de l’employeur.  Il s’agit d’une co-responsabilité. [lire également les propos de Laurence Vanhée, Chief Happines Officer sur le sujet]

 3 exemples de pratiques qui renforcent le bien-être et le plaisir au travail

  • Au Brésil, les ouvriers des usines de Fiat déclarent chaque matin leur humeur, au moment de leur prise de poste : vert, si tout va bien; orange, s’il est moyennement motivé et rouge s’il rencontre un problème. Les salariés qui se déclarent en rouge sont alors reçus par un manager et un spécialiste de la fonction R.H. (environ 80% des ouvriers se déclarent en rouge une fois par an). Cette pratique est particulièrement intéressante dans la mesure où l’entreprise autorise et confie la responsabilité de la déclaration d’un mal-être au salarié (et non au management).
  • Aux Etats-Unis, au sein de l’entreprise WL Gore (près de 8 000 salariés), les nouveaux embauchés disposent de quelques semaines pour faire le tour des projets et choisir les équipes avec lesquelles ils aimeraient travailler en fonction du plaisir qu’ils ressentent à contribuer au projet. Les équipes plébiscitées peuvent accepter ou refuser la candidature. Cette pratique met clairement en avant les 2 principes du plaisir au travail, à savoir l’intérêt du travail et l’appartenance à un groupe au sein duquel on se sent bien.
  • En France, chez Euro Disneyland Paris, cette entreprise d’environ 15 000 salariés a institué un « Conseil Municipal » constitué de collaborateurs bénévoles en charge de trouver des solutions aux « petits tracas quotidiens » décelés par des « animateurs de quartier » (relais d’informations). Cette communauté se réunit 4 fois par an en dehors des réunions institutionnelles encadrées par la réglementation sociale.

4. Agilité & Liberté

Une entreprise sans ordre...« Désolé, Monsieur le client, je ne peux pas vous répondre, cette décision dépend du siège et je n’ai pas les informations», « On a toujours fait comme ça, pourquoi changer ?», « Ici c’est Versailles, aucun collaborateur n’a de réelle autonomie. Toutes les décisions sont centralisées au Comité de Direction.» La plupart de nos entreprises sont encore organisées selon les bons vieux principes du Taylorisme, à savoir une organisation structurée par métiers, un pouvoir décisionnel centralisé, encadré par des fiches de poste issues d’une classification longuement négociée, le respect absolu des procédures dont la conformité est confiée à l’autorité hiérarchique.
Ce dont certains dirigeants n’ont pas conscience c’est que ce mode de fonctionnement était parfaitement adapté à un monde linéaire et prévisible mais devient contreproductif dans une société de plus en plus complexe, en permanente mutation et imprévisible. [voir en complément l’article Libérer l’initiative de tous, une manière de rendre le travail visible et sortir de la crise !]

Qualité totale, maîtrise des coûts, des risques…Le niveau de précision de ce qui doit être fait et le formalisme qui en découle (règles, procédures, formulaires…), ainsi que les outils de contrôle et de reporting associés permettent à l’évidence de garantir la conformité mais génèrent un niveau de rigidité et de lourdeur administrative qui freinent la réactivité de nos entreprises. Pire, celles qui voudraient se libérer de ces chaînes avouent leur impuissance à le faire, contraintes qu’elles sont par la multitude de normes imposées, soit par l’Etat, soit par leur secteur ou leurs clients (ISO, marché public, RSE, Solvency, Bâle…).

Et pourtant, la différence entre entreprises concurrentes se joue à présent en grande partie sur leurs capacités à faire preuve de réactivité, voire de proactivité. Il leur faut se libérer des anciennes méthodes de management, fondatrices de superbes usines à gaz, et renouer avec le bon sens (se concentrer sur les activités créatrices de valeurs), la simplicité (réduire le nombre de procédures et chasser les activités sans valeur ajoutée…), la débrouillardise (apprendre à faire plus avec moins, partir des contraintes…), modifier leurs structures (organisation par client ou par produit), offrir plus de liberté dans la manière de réaliser les missions (nomadisme, télétravail…) en redonnant du sens, mobilisant autour de valeurs partagées pour se concentrer essentiellement sur les résultats. [voir aussi l’article Gérer l’incertitude ! Faites-en votre alliée. Regards croisés de Marc Halévy sur le devenir de nos organisations…]

3 exemples de pratiques qui renforcent l’agilité et la liberté

  • En France, sous l’impulsion du Colonel Marlot, directeur du Centre des sapeurs pompiers de Saône et Loire (environ 2 500 personnes), un « réseau d’intelligence territoriale (R.I.A.) a été institué, en complément de l’organigramme institutionnel en vue de résoudre des « problématiques sans solution connue ». Cette instance a pour objectif de mobiliser « l’intelligence des foules ». Aussi, ceux qui y participent acceptent de laisser leurs grades, fonctions, anciennetés au début de la réunion de manière à garantir un maximum de liberté d’expression.
  • Au Brésil, au sein de la société Semco (plus de 3 000 salariés), les collaborateurs qui le désirent (environ 75 %) sont libres de se fixer eux-mêmes leurs salaires, de venir travailler quand ils le souhaitent, de s’organiser comme ils l’entendent, à condition toutefois de s’engager sur un résultat et de l’atteindre. La contrepartie de cette liberté ? Respecter son engagement. Et pour ceux qui s’amuseraient à ne pas le faire, ils devront rendre des comptes, non pas à leur hiérarchie mais à toute l’entreprise.
  • En France, chez Poult, pour faire face à une situation financière alarmante en 2007, les salariés ont décidé de s’affranchir de certaines missions support (gestion du temps, des stocks…), de se les partager en plus de leurs missions de manière à se recentrer sur la création de nouvelles valeurs. Le reporting a été simplifié et chacun est libre d’explorer de nouvelles idées et de les partager sans contraintes hiérarchiques ou fonctionnelles avec ses collègues.

5. Collaboration

LEs hommes construisent..« Expliquez-moi pourquoi la direction nous parle de solidarité alors que chaque directeur passe son temps à défendre son territoire», « Avec une organisation en silos, rien d’étonnant à ce que chacun reste dans son coin», « On a grandit tellement vite qu’on ne sait plus qui est qui dans cette maison», « Ici, c’est chacun pour soi». La division du travail n’a pas seulement pour conséquence de freiner l’agilité, elle altère aussi la relation.

Il est fréquent de constater un phénomène de « starisation » de certaines fonctions qui peut parfois aller jusqu’à l’instauration d’une sorte de compétition entre métiers. Cet effet est accentué par les restrictions budgétaires (chaque fonction doit « défendre sa paroisse ») ou encore les politiques de récompenses individuelles (pourquoi a-t-il été promu et pas moi alors que j’ai mieux travaillé ?).

La primauté du résultat, le cloisonnement induit par la division du travail, la prédominance bureaucratique et la centralisation du pouvoir ont altéré la qualité de la collaboration.
L’innovation managériale consiste à recréer du lien, de la proximité, mobiliser l’intelligence collective, autoriser chacun à s’exprimer, donner un avis sur un procédé, une personne, renforcer les liens entre entités et instaurer des moments de convivialité au sein d’un service, entre directions et au niveau de toute l’entreprise.

ll existe de nombreuses manière de retrouver ce qui a été perdu : les espaces collaboratifs, le coaching d’équipe, les ateliers de co-devéloppement, les « vis ma vie », les évaluations étendues ou encore « l’open innovation ». Car la collaboration ne se borne pas à l’entreprise, elle s’étend à présent aux relations avec ses partenaires, ses clients, voire ses concurrents (concept de coopétition).

3 exemples de pratiques qui renforcent la collaboration et la cohésion

  • Aux Etats-Unis, chez Zappos,cette entreprise de vente en ligne de chaussures de 2 000 salariés a grandit tellement vite que les personnes ne se connaissaient plus. Soucieux de préserver la convivialité et la proximité entre ses équipes, son P.D.G., Tony Hsieh, a fait développer une application informatique qui consiste à présenter, lors de sa connexion sur son ordinateur chaque matin, une photo d’un collaborateur et demander à choisir entre 3 noms. Une fois le choix effectué (qu’il soit bon ou non, peu importe) la fiche de présentation du collaborateur apparait alors. Cette pratique, unique au monde, permet de renforcer la connaissance des collaborateurs dans un contexte de fort développement ou d’éloignement des effectifs.
  • Inde, chez HCL Technologies, société de services informatiques d’environ 80 000 personnes, son P.D.G., Vineet Nayar, a institué un dispositif intitulé « Feed Forward ». Sur la base du volontariat, chacun peut communiquer, quand il le veut, un feed-back sur les compétences qu’il apprécie et celles qu’il conseille de développer/renforcer chez un collègue avec lequel il a été amené à travailler, sans pour autant s’inscrire dans un processus formel. Cette démarche est anonyme et bien évidemment bienveillante. L’idée est, après avoir énoncé les aspects positifs, de permettre à un collaborateur volontaire de bénéficier d’un effet miroir sur ses axes de développement professionnel en dehors des évaluations hiérarchiques traditionnelles.
  • En France, la SNCF a institué une « communauté managériale » via un portail accessible à tous les encadrants. Au sein de ce portail, les managers peuvent partager une problématique, échanger sur leurs pratiques et même composer un numéro de téléphone direct afin de bénéficier d’un soutien ou d’un conseil par un expert autre que son manager. Cette pratique est particulièrement intéressante au sein d’entreprises où les managers sont tellement cloisonnés dans leurs fonctions qu’ils se retrouvent seuls à faire face à des situations managériales dont ils ne trouvent pas de solutions. Elle permet de renforcer les liens entre managers qui partagent des problématiques communes, bien qu’ils exercent des métiers différents. L’opportunité de pouvoir partager entre collègues encadrants permet également une plus forte transparence dans les échanges, ce qui n’est pas forcément le cas avec la hiérarchie (crainte d’être mal vu, sensibilité de certains sujets…).

6. Créativité & Innovation

La difficulté n'est pas de...« Je n’ai jamais de retour de ma hiérarchie concernant les idées que je lui propose« , « De toute façon mes idées, je vais les proposer ailleurs parce qu’ici on ne nous demande d’être des moutons« , « J’ai compris, je ne propose plus rien car à chaque fois mon manager s’approprie mon idée« , « On nous demande d’être innovants mais on ne nous accorde pas de temps pour réfléchir« . Et pourtant, tout le monde sait que de nos jours la différence se joue sur la capacité d’une entreprise à se différencier de ses concurrents par l’innovation.

Les gouvernances prônent l’audace, la créativité, le « out of the box » mais ne changent rien à leurs pratiques et leurs modes de management. Beaucoup se sont engagées dans la mise en œuvre de plateformes d’expression d’idées mais les règles de gestion sont encore trop cadrées, les avis sont confiés à des experts qui parfois jugent en fonction de leur expérience et non des « signaux faibles » et tendances émergentes. La maîtrise des risques est-elle incompatible avec l’audace ? Pourquoi l’innovation est-elle encore confiée exclusivement aux fonctions recherche et développement ? Qu’est-ce qui empêche les entreprises d’ouvrir au plus grand nombre l’expression d’idées ?

 L’innovation est une démarche spatiotemporelle :

  • « Spatio » : l’innovation doit être transfonctionnelle et ouverte au plus grand nombre car tout le monde peut avoir des bonnes idées, quel que soit son métier, son statut ou son expérience. Il s’agit davantage aujourd’hui de mobiliser la « sagesse des foules » que de restreindre la recherche de nouvelles idées aux experts. Ouvrir au plus grand nombre permet d’instaurer un processus d’itération qui permet aux personnes de se nourrir les unes les autres (une idée en amène une autre qui en amène au autre…). Saviez-vous que l’idée d’utiliser une carte dans les chambres d’hôtels pour éviter les dépenses d’électricité vient d’un homme de ménage ?
  • « Temporelle » : les idées surviennent à tout moment,que ce soit pendant ou en dehors du temps de travail (sous la douche, dans les transports, au cinéma…). Par conséquent, restreindre l’exploration de nouvelles idées à une réunion de 2 heures n’a plus vraiment de sens.

Enfin, moins vous fixez de « cadre », plus vous augmentez la probabilité d’accéder à la sérendipité (trouver une idée que l’on ne cherchait pas ou par erreur, tels que le post-it, le four à micro-ondes ou encore la pénicilline). Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est souvent quand on ne cherche pas que l’on trouve…

 3 exemples de pratiques qui favorisent la créativité et l’innovation

  •  En France, chez Orange (seul opérateur qui n’a pas été percuté par la vague Free – hasard ou coïncidence ?), les salariés peuvent exprimer librement leurs idées via un système d’innovation sociale intitulé IdClic. Le processus permet à n’importe quel salarié, quel que soit son statut, son ancienneté ou son métier de déposer une idée sur une plateforme d’engagement. L’idée est étudiée par des experts volontaires (environ 5 000). Si elle n’est pas archivée (aucune idée n’est considérée comme mauvaise), elle fait l’objet d’une étude de faisabilité avec une estimation des gains nets. Une fois mise en exploitation (l’auteur de l’idée fait partie du projet) elle peut être, selon les bénéfices, déployée au niveau national. Le collaborateur se voit attribué des talents (monnaie virtuelle) qu’il utilisera dans une « boutique dédiée. Depuis 2007, 1/3 des collaborateurs ont déposé une idée (soit environ 122 000 idées déposées). 10 % ont été déployées générant ainsi plusieurs centaines de millions d’économies qui n’aurait pu être occasionnées autrement.
  • Aux Etats-Unis, chez 3M, l’entreprise pratique encore le principe des 80/20. Initiée dans les années 30, son PDG de l’époque, William McKnight, avait un crédo : « Embaucher les bonnes personnes, et les laisser faire ». C’est la raison pour laquelle il a instauré une pratique visant à permettre aux salariés qui le souhaitent de consacrer environ 20 % de leur temps (soit 1 jour par semaine) à travailler sur des projets de leurs choix (en dehors du cadre hiérarchique). Cette démarche a permis de donner naissance à des produits tels que le post-it inventé par 2 chimistes salariés en 1974 (3M vend aujourd’hui plus de 600 produits de type post-it). Cette pratique a par la suite été reprise par d’autres entreprises telles que Google ou Atlassian.
  • Aux Etats-Unis, constatant une augmentation des critiques de ses produits sur la toile, le PDG de DELL, Michael DELL a décidé en 2007 de créer une plateforme internet, intitulée IdeaStorm, via laquelle il a demandé aux internautes de poster les critiques qu’ils voulaient formuler envers ses produits. Cette démarche, certes audacieuse et courageuse (pas très Frenchy vu notre aversion pour l’échec et les erreurs), a permis à cette entreprise d’identifier les causes d’insatisfaction afin d’apporter des solutions. La seconde étape a consisté à associer les clients dans la recherche de nouvelles idées, ce que l’on appelle désormais « l’open innovation ». Certaines idées ont été retenues parmi les 9 000 suggérées. Cette initiative a également permis de renouer le lien avec les clients. Pour trouver de nouvelles idées, il faut élargir le périmètre de suggestions en dehors de l’entreprise. A dire vrai, qui n’aimerait pas contribuer gracieusement à l’essor d’une entreprise que l’on apprécie lorsqu’il n’y a aucun enjeu personnel. Ne serait-ce pas là les prémices du « don d’idées » ? Mais Dell n’est pas seul à s’être engagé dans cette voie. Des entreprises telles que Lego, IBM ou Auchan sont depuis de la partie.

Les 5 étapes pour réinventer son management

  1. Eprouver réellement et sincèrement le besoin de changer

Il existe 2 principales raisons pour lesquelles les entreprises s’engagent dans ce type de démarche :

  • La première est en réaction face à un danger, une crise ou une contrainte d’envergure qui remet en cause la pérennité de l’entreprise comme ce fut le cas pour Poult, Lego ou IBM.
  • La seconde est le fruit d’une conviction d’un leader « iconoclaste » tel que Bill Gore, Vineet Nayar, Ricardo Semler ou Jean-François Zobrist.

Quoi qu’il en soit, et compte tenu des impacts que cela va avoir sur tous les acteurs de l’entreprise, la remise en cause des pratiques managériales ne doit pas être un effet de mode. On voit bien l’inefficacité de certains outils collaboratifs lorsque la gouvernance ne le désire pas vraiment.

  1. Communiquer ouvertement et avec transparence son intention

L’innovation managériale est avant tout d’ordre culturel. Elle impacte les valeurs, les croyances, les comportements et modifie généralement en profondeur les pratiques héritées du siècle dernier (se faire évaluer par des inconnus comme cela se pratique chez HCLT a de quoi perturber si l’on n’adhère pas à l’état d’esprit bienveillant sous-tendu par cette démarche). Pour susciter l’adhésion, il importe d’être le plus clair possible sur les raisons de cette évolution, d’expliquer son ambition et de les communiquer avec authenticité et transparence pour pouvoir inviter les salariés à s’impliquer dans cette évolution, comme l’a fait Leroy Merlin avec son projet Vision.

Bien évidemment cela suscitera des réactions de la part des plus sceptiques mais il vaut mieux traiter les réactions que d’être modéré sur sa vision. Par expérience, les personnes qui n’adhéreraient pas à cette nouvelle vision (et notamment les cadres) n’auront d’autre que choix que de quitter l’entreprise. Zappos a mis en place un processus d’intégration de ses nouveaux collaborateurs au cours duquel elle présente l’entreprise. Au bout d’une semaine, les nouveaux embauchés sont soumis à un choix : soit rester dans l’entreprise, soit quitter l’entreprise avec une prime exceptionnelle de 2 000 dollars (qu’ils ne percevront pas s’ils décident de démissionner plus tard). Cette pratique a pour but d’inciter les nouveaux collaborateurs à se positionner sur leur niveau d’adhésion au fonctionnement et à la culture d’entreprise.

  1. Créer le besoin de changement

Cette étape consiste à autoriser et encourager l’expression de problèmes que tout le monde connaît mais qui sont rarement évoqués ouvertement (Qu’est-ce qui nous empêche de… ? Quelles difficultés rencontrons-nous ?). En d’autres termes, l’entreprise doit inviter les salariés à formuler leurs problèmes, insatisfactions, objections ou doutes, puis y répondre, comme l’a fait HCLT à travers son système U&I.

Il se peut que certaines questions restent sans réponses. Peu importe, le plus important n’est pas de trouver la bonne solution mais de modifier la culture de manière à transformer les problèmes en opportunités d’amélioration de l’existant.

Le plus important à ce stade est de concentrer les problèmes et insatisfactions dans un espace dédié de manière à en avoir progressivement la maîtrise plutôt que de les laisser se répandre dans les couloirs ou autour de la machine à café.

Pour soutenir cette dynamique, il est préférable de préparer les managers (via un séminaire ou des groupes de travail) à adopter une nouvelle posture et notamment à quitter le costume de l’omniscience pour endosser celui de « manager coach » (accompagnement et soutien).
Libérer la parole suppose 2 qualités. Tout d’abord le courage. Il n’est pas évident pour le management d’entendre des critiques et d’être remis en cause. Mais la critique n’est pas forcément un jugement. Elle peut être aussi un point de départ d’un renouveau. Il faut accepter que tout ne soit pas parfait ou que ce qui était un atout par le passé puisse devenir une limite pour le futur.

La seconde qualité est l’humilité, à savoir accepter et faire accepter le principe que le management ne sait pas tout. Le mythe du manager omniscient est à l’origine de beaucoup de problèmes dans nos entreprises (démotivation du manager, évitement de certains problèmes, critiques de collaborateurs, déresponsabilisation suite à une erreur…). Oser dire à son équipe qu’on ne sait pas mais que l’on compte trouver une solution ensemble est par expérience extrêmement libérateur pour les managers… et les collaborateurs.

  1. Mobiliser l’intelligence collective

Résoudre les problèmes ou trouver de nouvelles idées ne dépend plus de modèles élaborés par des consultants de renom (il n’y en a plus) mais repose à présent sur la capacité des entreprises à faire émerger et valoriser les idées du plus grand nombre. Cette étape consiste à élargir le « champ d’expression des idées » à tous les niveaux de l’entreprise. Elle suppose de s’émanciper du paradigme selon lequel seuls les experts ou la hiérarchie ont de bonnes idées.

Des entreprises telles qu’Orange, Google ou Lego ont su innover en permettant au plus grand nombre d’exprimer leurs idées par le biais des systèmes informatiques dédiés, soit internes (IdClic d’Orange, GoogleIdeas…), soit externes (IdeaStorm de Dell, Mindstorm de Lego…).

Il est fréquent que cette étape génère une certaine résistance de la part du management qui se voit en quelque sorte déposséder de son pouvoir d’initiative, voire décisionnel. Tel fut le cas pour une grande entreprise dont le PDG a validé une idée exprimée par un technicien qui a remis en cause un projet d’un dirigeant (et qui a fait gagner des millions à son entreprise).

Tout le monde ne voudra pas jouer le jeu mais ce n’est pas votre objectif. Votre but est de permettre à vos alliés et ceux qui ont des idées de pouvoir s’exprimer et s’impliquer dans votre projet. N’oublions pas que le but du jeu est de convertir les 61% de non engagés en engagés. Laissez les opposants là où ils sont. Lorsque la « masse critique de succès » sera atteinte, les opposants à la nouvelle culture managériale n’auront plus d’autre que choix que d’adhérer ou de se démettre. La force du collectif est nettement supérieure à celle du statut.

  1. Instituer des communautés

 Décloisonner sans pour autant modifier l’organigramme s’obtient par l’instauration de « communautés d’engagement ». En d’autres termes vous pouvez mobiliser vos collaborateurs, sur la base du volontariat (c’est primordial), sur un certain nombre de thèmes, que ce soit pour renforcer les liens ou le partage d’expériences autour de missions communes, tel que le fait la SNCF avec sa « communauté managériale », de problématiques sans solutions connues, comme le pratique le S.D.I.S. 71, d’expérimentations comme le fait Facebook ou encore pour créer de la convivialité autour de sujets extra-professionnels, comme c’est le cas chez Accenture.

Outre le décloisonnement, cette démarche permet de renforcer l’agilité par la mise en relation de collaborateurs volontaires et bienveillants. Elle représente une bonne opportunité pour les entreprises qui seraient freinées par des acteurs réfractaires au changement.

Réinventer son management : les vraies fausses bonnes raisons de ne le pas le faire

 Si la plupart des entreprises avouent être séduites par toute ou partie de ces innovations, la quasi majorité recule lorsqu’il s’agit de s’engager dans la réinvention de leurs pratiques, au motif que :

  • « elles ne sont pas encore prêtes » (lorsqu’elles le seront, ne sera-t-il pas trop tard ?),
  • « chez nous c’est différent » (en quoi ? rencontrez d’autres entreprises et listez les points communs. Vous constaterez que, si les métiers ne sont pas les mêmes, les modes de collaboration sont quasiment identiques),
  • « cela va être compliqué de faire changer les mentalités » (c’est là tout l’enjeu),
  • « les instances représentatives du personnel s’opposeront très certainement aux changements de pratiques managériales » (pourquoi les représentants du personnel verraient un inconvénient à renforcer le bien-être, la confiance, l’autonomie ou encore la cohésion de ceux qu’ils représentent ?),
  • « on n’a pas de budget » (en quoi demander à des collaborateurs d’évaluer leurs managers nécessite de l’argent ?)

DRH, acteur majeur de l’innovation managériale. Oui, mais comment ?

 Si l’innovation est traditionnellement dédiée à la fonction recherche & développement, le pilotage des évolutions, réformes, révolutions managériales sera très probablement confiée à la fonction ressources humaines, comme ce fut le cas pour la responsabilisation sociale/sociétale ou plus récemment pour le management des risques psychosociaux.

Cependant, alors que les professionnels de la fonction R.H. étaient soutenus par l’évolution de la réglementation sociale (Accord National Interprofessionnel contre le stress, Obligation à venir sur l’entretien professionnel tous les 2 ans…) ou la légitimité de concepts outre atlantique (matrice SWOT, objectif SMART, reengineering…), il n’en sera pas de même en ce qui concerne l’innovation managériale, bien au contraire, car les évolutions seront propres à chaque entreprise, en fonction de l’écart entre sa culture actuelle et de son ambition de changement.

La remise en cause des pratiques actuelles sera très certainement au début mal perçue par un certain nombre d’acteurs de l’entreprise. Certains dirigeants n’accepteront pas de voire leur autorité modifiée, certains experts ne vivront pas bien le fait que tout le monde puisse mettre un nez dans leurs pratiques, certains partenaires sociaux craindront de voir leur représentativité s’évaporer au détriment d’un rapprochement entre encadrement et collaborateurs, certains qualiticiens opposeront une « non conformité » aux principes de la qualité, les organisateurs contesteront la suppression des outils qu’ils auront mis des années à instaurer et certains juristes déclencheront l’alerte rouge par rapport au code du travail, conventions collectives ou accords d’entreprises.

Bref, ce changement sera sans doute le plus difficile que les D.R.H. auront a piloter, tout simplement parce que cette discipline vient contredire bon nombre de paradigmes managériaux fortement ancrés depuis plus d’un siècle.

Si la fonction ressources humaines se verra confiée le pilotage de ces (r)évolutions, elle ne pourra pas se positionner en expert comme ce fut le cas pour les classifications, les référentiels compétences ou les démarches d’évaluation. Son rôle sera principalement de créer les conditions d’une réforme culturelle, de fédérer, d’encourager, de rassurer, de faciliter, de soutenir et de valoriser les succès, de relativiser les échecs.

Les D.R.H. devront se montrer exemplaires et progressivement céder la place à des dirigeants convaincus qui deviendront les principaux « maitres à bord » et les ambassadeurs de nouvelles pratiques, plus démocratiques, plus collaboratives.

Il leur faudra faire preuve à la fois d’audace et d’humilité, d’enthousiasme et de patience, de structuration et de souplesse et surtout d’inventivité pour impulser cette transformation. Mais n’est-ce pas ce à quoi était destinée cette fonction ?


Je termine cet article en reprenant une citation Isaac Getz dans le très bon article « Et si on partageait le pouvoir? » publié dans La Tribune : « Pour atteindre la performance forte et durable qu’ils visaient, ces patrons ont renoncé à agir sur l’homme (à le contrôler, le motiver, le manager) et préféré agir sur son environnement pour que ce dernier le nourrisse » et en reprenant le visuel de l’équation de Laurence Vanhée pour synthétiser le management émergent qui commence à faire ses preuves :

Liberté + Responsabilité = Bonheur + Performance Cet article fort documenté pose bien la question du type de leadership nécessaire à l’évolution des organisations : je vous invite à relire et à signer le manifeste « Le management fait sa révolution ! De quels leaders avons-nous besoin ?« 

La mise en forme en bande dessinée de ce manifeste est remarquable; c’est le travail d’un collaborateur talentueux de Lippi, Grégory Maria. Le Manifeste en BD

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L’innovation sociale, un puissant levier de transformation des entreprises

A plusieurs reprises, nous avons évoqué l’importance d’oser regarder les bonnes nouvelles et les solutions qui marchent pour donner l’envie d’agir ! La deuxième édition dImpact Journalism Day et L'Express Du Business et du sense l’Impact Journalism Day coordonnée par Christian de Boisredon et SparkNews fin septembre a mobilisé 40 médias dans 40 pays pour permettre à 100 millions de lecteurs d’avoir accès à ces « solutions qui inspirent » mais restent trop souvent sous le radar des médias.

Tout au long de l’année, la rubrique Business & Sens de L’Express est un média qui mobilise le meilleur de nous-mêmes pour donner envie de passer à l’action et montre qu’un nouvel art de vivre ensemble est possible. Début septembre, l’hebdomadaire d’actualité sort la troisième édition d’un hors-série qui nous plonge dans le monde inspirant des pionniers qui changent le monde.

Loin de décrire un monde utopique qui aurait choisi de se couper de la réalité –souvent peu reluisante – de notre société, ce magazine présente quatre-vingt dix pages d’expériences variées mettant en lumière des tendances émergentes de la sphère économique et sociale : les nouvelles méthodes de travail collaboratif, l’innovation frugale, le développement durable, le mouvement des makers et des fablabs, la consommation collaborative et les échanges directs entre consommateurs, le big data au service du développement des territoires, les nouveaux modes d’apprentissage, ou l’émergence des intrapreneurs qui font bouger les lignes au sein de leurs organisations…

Isabelle Hennebelle, rédactrice en chef de ce numéro spécial, annonce dans son édito « De Isabelle Hennebelle, L'Expressl’espoir et de l’action » le fil rouge et la cohérence de la mutation fondamentale de l’économie en cours : « l’innovation sociale peut s’avérer un puissant levier de transformation pour les entreprises. » Dans un monde qui bouge de plus en plus vite, les entreprises doivent en effet se réinventer au risque de se faire dépasser voire de disparaître. S’inspirer et prendre soin de son écosystème est donc devenu une obligation ; ceux qui ne baseront leur stratégie que sur la seule génération de profits risquent de le payer cher ! Cependant énoncer ce constat suffit rarement à contrebalancer le poids des habitudes et les résistances aux changements. Vague numérique, raréfaction des ressources, compétition mondiale, nouveaux modes de consommation : tous les secteurs d’activité sont bouleversés. Ceux qui incorporeront ces tendances de fond dès à présent gagneront en agilité pour s’adapter aux évolutions en cours en développant une acuité accrue aux sources de renouveau de leur métier. Pour cela, l’ouverture sur l’écosystème est cruciale. La co-construction avec de nouveaux acteurs est essentielle.

Quels sont les changements en cours ? Quelles sont les nouvelles réponses proposées ? Dirigeants, salariés, entrepreneurs : extraits et citations tirés de ce numéro spécial… (que vous pouvez encore vous procurez > ici)

Plus qu’une responsabilité sociale, un changement de modèle

Jochen Zeitz, ancien PDG de Puma et pionnier du développement durable fait la Hors Série L'Express Ces pionniers qui changent le mondecouverture du hors-série et son ouverture dans un long entretien où il précise les raisons de son engagement : « Les affaires ont engendré richesses et prospérité mais ont aussi déclenché des inégalités et des dégradations environnementales. Je pense que les entreprises ont la responsabilité de trouver des solutions. Elles doivent être moteur dans le sociétal comme elles le sont dans l’économique. » En octobre 2012, il crée avec Richard Branson la B Team, une association qui regroupe une quinzaine de personnalités visant à faire émerger un « plan B » qui place l’homme et la planète au même niveau que le profit en contraste avec le plan A selon lequel l’entreprise ne serait mue que par le profit. Ils militent pour un compte d’exploitation « triple bottom line » pour refléter les résultats financiers, sociaux et environnementaux et l’émergence d’une génération de dirigeants ayant envie d’agir. « On ne parle pas de responsabilité sociale d’entreprise, mais d’une totale redéfinition du monde des affaires » souligne-t-il.

« Les entreprises au XXIème siècle n’ont plus le choix, elles vont de plus en plus être jugées sur leur performance économique mais aussi sociale et environnementale. » précise Jean-Paul Agon, PDG de L’Oréal qui a lancé fin 2013 un ambitieux plan de transformation engageant son entreprise à ce que d’ici à 2020, « 100% de nos produits aient un impact environnemental et social positif. Il s’agit de transformer la façon dont nous produisons depuis un siècle. » C’est le concept de « valeur partagée » dont Michael Porter s’est fait l’écho dans un article qui a fait date dans la Harvard Business Review de janvier 2011.

Dans l’article « L’innovation au bénéfice de tous », Maximilien Rouer du cabinet de conseil en Stratégie Économie Positive BeCitizen constate également « Même si elles restent encore rentables pour quelque temps, les stratégies fondées sur l’économie de la rente, sur des ressources naturelles illimitées et sur la compétition pour le seul profit, sont obsolètes. » Se préoccuper de son écosystème, repenser les business modèles, s’ouvrir à une part d’inconnu sur les modes de production et de consommation : les mutations en cours requièrent du courage, de l’audace et un changement de regard sur les pratiques habituelles des affaires. Bénédicte Faivre-Tavignot, directrice de la Chaire Entreprise & Pauvreté Social Business à HEC trace une perspective intéressante pour se réinventer : « Les entreprises qui anticipent les tendances et savent se réinventer ont plus de chance de rester compétitives que celle qui continuent à faire du business ‘as usual’ ; et l’innovation sociale peut constituer un puissant levier pour les aider à penser en dehors du cadre. »

Ainsi l’innovation sociale peut retourner la contrainte en opportunité ; dépasser la simple limitation des externalités négatives de l’activité de l’entreprise pour améliorer concrètement son écosystème redéfinit bien l’ambition d’un nouveau paradigme qui va au-delà des politiques traditionnelles de la RSE en s’intégrant au cœur du métier de l’entreprise et de son processus de création de valeur.

Changer de regard sur l’automobile pour répondre au défi de la mobilité durable

Plusieurs exemples illustrent le changement de paradigme et la nécessaire adaptation de pans entiers de notre économie. L’industrie automobile en est un. On l’associe aujourd’hui à délocalisation, fermetures de sites industrielles, nuisances urbaines, pollution de l’air,… La nécessité de se réinventer présente l’avantage d’être plus nette que dans d’autres secteurs ! Or, le futur de l’automobile ne passera pas seulement par l’émergence du véhicule électrique, dont les progrès techniques sont indéniables mais avec des parts de marché qui demeurent faibles, des infrastructures qui restent à créer et des usages qui restent pour beaucoup à inventer. Tant que l’offre électrique restera conçue sur le même modèle historique de la vente de véhicules thermiques, les constructeurs n’imagineront pas la voiture de demain, objet de mobilité partagé et connecté.

Ainsi, pour ne pas être réduits à de simples fournisseurs d’objets, les constructeurs doivent repenser les modes de déplacement, comprendre les nouveaux usages/attentes des conducteurs et intégrer l’impact du numérique et de la consommation collaborative. Renault essaye de relever ces défis en se forçant à « sortir du cadre » pour être en phase avec les défis de la mobilité durable pour tous. Les nouveaux usages des voitures autonomes – les premières Next Two avec délégation de conduite apparaitront d’ici 2020 – sont étudiés au sein du laboratoire d’innovation ouverte IDEAS Laboratory : que ferons-nous quand nous n’aurons plus à avoir les yeux rivés sur la route et la conduite ? L’appartenance patrimoniale de la voiture tendra à diminuer au profit du besoin d’usage, grâce à l’autopartage, au covoiturage et autres services que permettront les informations interconnectées des véhicules et du trafic. Au-delà de l’éco-conception des véhicules pour des consommations toujours en baisse, le programme d’éco-conduite ‘Eco2’ rapproche Renault du besoin de ses clients en leur permettant de réduire leur consommation de carburant par une conduite économique.

Logo Renault MobilizFace à ces enjeux de ré-invention, pour penser en dehors du cadre et imaginer la mobilité durable pour tous, Renault a lancé en 2010 un programme de Social Business baptisé Mobiliz, dont nous nous étions fait l’écho. A l’initiative de Claire Martin, directrice de la communication et de la RSE et piloté par François Rouvier, Mobiliz vise à trouver des réponses nouvelles et co-construites pour les personnes en situation de mobilité précaire. Les garages solidaires qui s’appuient sur le réseau de la marque au losange proposent des réparations et maintenances à prix coûtants aux personnes sous le seuil de pauvreté ne pouvant pas assumer l’entretien de leur véhicule. Le fonds d’investissement Mobiliz Invest permet de soutenir des plateformes de mobilité comme Wimoov, la mise à disposition de chauffeurs au chômage auprès de personnes ne pouvant pas/plus conduire leur véhicule (Chauffeur and Go) ou encore l’intermodalité train/voiture/location avec Mobileco.

Consommation collaborativeLa consommation collaborative, fabrique d’avenir ?

Autre explication au besoin de renouveau des modèles d’affaires et du changement de regard sur la manière dont les entreprises exercent leur métier : l’émergence de la consommation collaborative, dont le site consocollaborative.com et le mouvement OuiShare se sont fait les porte-paroles.

Loin de se réduire à une consommation de crise ou à une pratique de geeks idéalistes, l’essor d’Internet et des réseaux sociaux permet de mettre en relation de manière renouvelée des individus, leurs besoins respectifs (où l’offre et la demande peuvent se rencontrer en quelques clics) et créer les conditions nécessaires pour ce qui est à la base de tout échange : la confiance entre les membres d’une communauté. Ce mouvement émergent de la consommation collaborative, horizontal et désintermédié rebat complètement les cartes et oblige à réinventer les modes de fabrication et de distribution. ConsoCollabEn très peu de temps, de nouveaux acteurs sont venus bousculer les modèles en place en développant des applications peer to peer, le gré à gré entre particuliers : Uber ou Lyft revisitent le modèle des taxis ou des voitures avec chauffeur ; Airbnb est devenu le premier vendeur de nuitées devant toutes les chaînes hôtelières en permettant à chaque habitant de louer son logement ; le français BlaBlaCar lève également avec succès les fonds nécessaires (100 millions de dollars) au développement international du covoiturage, qui regroupe déjà 600.000 covoyageurs chaque mois en France.

Open source, collaboratif, do-it yourself : le mouvement des makers met l’accent sur l’apprentissage par la pratique dans un cadre social, notamment dans des espaces de conception d’objets dans des fablabs, laboratoires de fabrication ou autres makerspaces, des espaces de création pour des personnes partageant un même état d’esprit de partage de leurs idées, leurs outils et leurs compétences. Le troc de matériel ou l’échange de services se développent. Ces tendances de collaboration se diffusent également à l’intérieur des organisations; l’entreprise découvre de nouveaux modes de fonctionnement. A l’heure du collaboratif, le travail peut gagner en créativité, en responsabilité, en engagement. La transformation managériale doit accompagner ces évolutions. C’est ce que met en perspective l’article « Le travail à l’heure du collaboratif. »

L’intrapreneuriat social : quand le changement vient de l’intérieur !

Dernière illustration de ce riche Hors Série : les différents portraits de cette nouvelle race d’entrepreneurs du changement qui font bouger les lignes au sein de leur organisation en inventant de nouvelles façons de créer de la richesse à partir d’une mission au départ conventionnelle dans l’entreprise : les intrapreneurs sociaux. Nous les avions déjà Tag Innovation socialeévoqué dans l’article «Corporate changemakers», ces intrapreneurs sociaux qui montrent que l’innovation sociale peut venir de l’intérieur de l’entreprise. A leur propos, The Economist écrivait dans l’article Unreasonable people power en 2008 : « Les plus grands agents de changement sociétal ne sont probablement pas les entrepreneurs sociaux, aussi intéressants soient-ils… Il y a de grandes chances que ce soient des personnes très raisonnables, travaillant pour des grandes entreprises, qui voient des manières de concevoir des meilleurs produits ou d’atteindre de nouveaux marchés, et qui ont les ressources pour le faire. »

Comme je l’illustrais dans un article récent, de même que les mots Social et Business sont comme deux aimants de même polarité qui se repoussent plus qu’ils ne s’attirent, c’est souvent dans le juxtaposition de mots aux significations contradictoires que l’on approche le mieux les savoir-faire paradoxaux développées par l’intrapreneur social pour A la rencontre d'entrepreneurs qui changent le mondecréer de la rupture tout en s’intégrant aux stratégies de son entreprise. Après avoir publié « A la rencontre des entrepreneurs qui changent le monde », Jonas Guyot et Matthieu Dardaillon ont réalisé leur mémoire de recherche à l’ESCP Europe sur les compétences des intrapreneurs sociaux. Ils les qualifient d’utopistes-pragmatiques, d’explorateurs-diplomates, de passionnés-patients, de classiques-alternatifs : c’est ce qu’il faut pour être entrepreneurs agiles au sein d’infrastructures rigides !

En écho à la tribune de Jacques Attali qui invite à entreprendre sa vie autrement, « en cherchant sans cesse en quoi elle peut être unique, en quoi elle permet de faire quelque chose que personne d’autre ne ferait de la même façon« , l’article « Des missionnaires en col blanc » décrit ces démarches innovantes qui concilient profit et solidarité au cœur de parcours individuels, dont celui de Jean-Marc Guesné du groupe BEL, d’Emmanuel de Lutzel de BNP Paribas et le mien pour illustrer cette tendance émergente dans de plus en plus d’entreprises > téléchargez l’article ici. Clin d’œil amusant et hasard de circonstance, nous nous sommes retrouvés tous les trois dans une table ronde autour de l’intrapreneuriat social lors du World Forum Lille 2014 le 24 octobre dernier : en voici le compte-rendu Storify.

« L’intrapreneur a besoin d’un équilibre économique permettant de couvrir ses coûts, car son activité est insérée dans le processus business de l’entreprise » témoigne Emmanuel de Lutzel, vice-président social business de BNP Paribas qui a développé la microfinance dans une douzaine de pays pour la banque avec près de 1,5 micro-entrepreneurs soutenus. Il en est convaincu : « Un mouvement de fond est à l’œuvre, les cadres ont besoin de sens au travail et les 25-30 ans rêvent de travailler dans des entreprises engagées. »

La conclusion revient à Isabelle Hennebelle qui synthétise dans son édito du 10 octobre « Réinventer l’entreprise » les enjeux de création de valeur en entreprise depuis la perspective de l’innovation sociale :

« Dans la France en crise, des pionniers se relèvent les manches pour bâtir les fondations d’un monde plus inclusif et collaboratif, conciliant performance économique et impact sociétal. Situés non pas en marge, mais au cœur du système, nombre de ces visionnaires sont dirigeants, salariés, entrepreneurs sociaux et jeunes diplômés. Ils ont intégré ce que d’autres continuent de nier: face à l’ampleur des défis (risques environnementaux, essor de la compétition avec les pays émergents, omniprésence des nouvelles technologies, raréfaction des ressources naturelles…), l’entreprise n’a plus d’autre choix que de se réinventer. 

Loin d’être naïve, leur ligne de conduite est dictée par un constat réaliste: « Aujourd’hui, le coût de l’inaction est plus important que le coût de l’action », a expliqué Paul Polman, président d’Unilever, lors 7e Forum mondial Convergences en septembre à Paris. Ces patrons pionniers ont aussi compris que le monde de demain ne s’invente pas dans les seuls labos de R&D gardés comme des citadelles, mais au contraire en s’ouvrant à des collaborations de plus en plus complexes avec les pouvoirs publics et le monde associatif. »

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Le Social Business, une nouvelle manière de créer de la valeur partagée !

Le Social Business est un puissant vecteur de renouveau pour l’entreprise, estiment Nicolas Cordier, chargé de mission Social Business chez Leroy Merlin et Jean Bernou, PDG de de McCain Europe Continentale, porteurs du projet SoBizHub | Social Business Nord de France. Tribune co-signée dans L’Express le 20 octobre 2014.

Social BusinessLes mots Social et Business sont comme deux aimants de même polarité qui se repoussent plus qu’ils ne s’attirent ! La frontière entre des actions sociales cantonnées au domaine privé et des finalités économiques exclusivement centrées sur la maximisation des bénéfices est en train de s’estomper. De nombreux exemples de résolution de problématiques sociales, de manière durable parce que rentable au cœur de la logique compétitive des entreprises semblent ouvrir une nouvelle voie de réconciliation de l’économique et du social. Des solutions inédites entre acteurs qui n’ont pas l’habitude de travailler ensemble, entreprises, associations, pouvoirs publics voient le jour.

Les entreprises seraient-elles ainsi devenues philanthropes ? Qu’ont-elles à gagner dans cet engagement auprès des plus démunis ? Tentative de rachat d’une bonne conscience ou manipulation de l’opinion sous forme de social washing après la tendance à « verdir » des décisions en faveur de l’environnement ?

Ces questions inhérentes à l’association peu familière du social et du business soulignent la difficulté à sortir de cette double injonction qui place les entreprises soit dans une perception d’autisme face à son environnement proche soit dans une manipulation de l’opinion à des fins purement mercantiles.

Les expérimentations que nous avons pu mener nous montrent à la fois que c’est un chemin nouveau et peu fréquenté et dans le même temps qu’il est créateur de valeur partagée pour l’entreprise. C’est un puissant levier de ré-invention de nos modèles d’affaires. Dans un monde qui bouge de plus en plus vite, c’est une manière d’aller en terres inconnues et de transformer notre regard sur notre manière d’exercer nos métiers.

Depuis plus de deux ans, des vendeurs Leroy Merlin animent des cours de bricolage et maintenance locative pour des personnes en attente de logement social hébergées par Emmaüs Solidarité : 180 personnes ont été formées. Depuis début 2014, l’enseigne réoriente tous ses invendus de l’entrepôt vers l’Agence du don nature qui les a redistribués à plus de 150 associations facilitant ainsi l’équipement solidaire de 32.000 foyers. Plusieurs magasins participent à des programmes d’Auto Réhabilitation Accompagnée avec l’association Les Compagnons Bâtisseurs pour redonner l’envie et les moyens de s’approprier leur logement à des habitants, en leur donnant les moyens de faire par eux-mêmes : cours de bricolage, prêt d’outils, accès aux matériaux…

Fin 2012, McCain a lancé un joint-venture avec Yunus Social Business en Colombie. « Campo Vivo » permet à de petits agriculteurs démunis de se former aux bonnes pratiques agricoles durables et sécuriser leur travail par une rémunération stable et des contrats pluriannuels. En France, c’est l’entreprise « BON et Bien » qui vient d’être lancée pour favoriser l’insertion et lutter contre le gaspillage alimentaire. Des chômeurs longue durée accompagnés par Randstad collecteront les écarts de triage de légumes auprès des agriculteurs travaillant avec McCain dans le Nord Pas-de-Calais qui seront utilisés dans la préparation de soupes commercialisées ensuite dans les centres E. Leclerc de la région. Pour produire 300 litres de soupe chaque jour, des dizaines de tonnes de pommes de terre, endives, oignons, carottes et autres légumes seront revalorisées au lieu d’être gaspillées. L’équilibre financier permettra l’atteinte des finalités sociales et environnementales.

Ces différentes expérimentations impliquent le cœur de métier de l’entreprise, avec des acteurs de terrain, dans un modèle économique équilibré pour des actions à fort impact social. Entreprendre autrement est une nécessité. Le Social Business est un puissant vecteur de renouveau de la mission de l’entreprise !

Du business et du sensCette tribune a été publiée le 20 octobre dans l’excellente rubrique « Business & Sens » de L’Express animée par Isabelle Hennebelle. Dans la même veine, Philippe Vasseur, ancien Ministre de l’Agriculture et actuel président de la CCI Nord de France y proposait quelques jours auparavant sa vision sur les défis actuels de notre époque, en soulignant l’urgence de « changer de logiciel » pour répondre à la Philippe Vasseurnécessaire adaptation d’un monde en profonde mutation qui ne sait plus toujours vers où il va : « Nos façons de produire, de consommer, de vivre seront très profondément modifiées. Le monde est entré dans une période de rupture qui va aboutir à une transformation radicale des systèmes économiques et des organisations sociales. Il en résulte dès à présent de grands défis qui s’imposent à tous, en particulier aux entrepreneurs. »

Les neufs principaux défis ainsi que les façons de lesLogo World Forum Lille relever seront au centre des interventions de la huitième édition du World Forum Lille du 21 au 24 octobre :

  1. Le défi des ressources, des matières premières fossiles qui ne sont pas inépuisables mais aussi de la terre et de l’eau indispensables à la vie,
  2. Le défi des technologies, des possibilités qu’elles ouvrent, des limites qu’elles repoussent sans cesse, des espoirs et des craintes qu’elle engendre,
  3. Le défi des emplois, de leur nombre à venir, de leur évolution qualitative, de l’organisation future du travail,
  4. Le défi des inégalités dont l’accroissement représente un risque majeur, dès à présent et à très court terme,
  5. Le défi de l’éducation pour permettre enfin à tous, partout et à tout moment de la vie d’avoir équitablement accès aux savoirs,
  6. Le défi de la démographie, avec un quadruplement de la population africaine d’ici la fin du siècle et, en face, un vieillissement de la population des pays développés lourd de conséquences,
  7. Le défi de la finance, que nous souhaitons plus « productive » que spéculative, plus au service de l’économie, bref : plus responsable,
  8. Le défi de l’information, chamboulée par le déferlement d’internet et des réseaux sociaux,
  9. Le défi des territoires qui, dans le contexte de la globalisation, s’affirment comme des espaces cohérents pour expérimenter et promouvoir de nouveaux modèles.

Il conclut cette tribune intitulée « Le salut ne viendra pas du ciel, mais d’en bas » par le constat suivant : « Les défis auxquels nous sommes confrontés sont mondiaux. Mais les réponses ne sont pas nécessairement globales. Aucune organisation n’est en effet en mesure d’imposer et de faire respecter des règles universelles. L’uniformité serait d’ailleurs contraire à l’extrême pluralité des situations qui implique une grande diversité des approches.  

Le salut ne viendra pas du ciel, c’est-à-dire d’en-haut mais d’en bas : de la conjonction des initiatives, qui, sur le terrain, donnent dès à présent une application concrète aux nouveaux modèles de société en train d’éclore. 

C’est évidemment difficile à admettre pour les responsables économiques et politiques qui refusent de changer de logiciel ! Mais c’est une réalité exaltante pour qui veut participer à la révolution positive de ce XXIème siècle. »

ETony Melotot toujours en lien avec cette édition 2014 du World Forum Lille, Isabelle Hennebelle a souligné l’importance de l’entrepreneuriat pour la résolution des problématiques actuelles dans son édito « Vers un monde sans laissés-pour-compte » basé sur l’expérience de Gawad Kalinga et de Tony Meloto aux Philippines dont nous nous sommes fait l’écho dans l’article Tony Meloto, bâtisseur de rêves et innovateur social qui vise l’éradication de l’extrême pauvreté aux Philippines d’ici 2024

Dans un monde de plus en plus globalisé, la recherche de solutions nouvelles pour adresser de manière concrète, agile et frugale les problématiques sociales et environnementales concerne tous les acteurs. Le Social Business ouvre un chemin de crête passionnant à la recherche de nouveaux modèles à la frontière de l’économique et du social, pour une économie plus inclusive.

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« Qu’est-ce qui nous rend humains ? » ou l’invitation à dépasser nos clivages pour construire un nouvel art de vivre ensemble

Dans un monde globalisé qui ressemble parfois de plus en plus à un immense supermarché ; face à l’essor de la technologie qui envahit nos quotidiens au point qu’une part importante de nos échanges se fait par réseaux sociaux interposés, la question « Qu’est-ce qui nous rend humains ? » est pleine de sens. C’est aussi le titre d’un livre que son auteur Jean-Louis Lamboray a eu la gentillesse de m’adresser à sa sortie en avril 2013.

Qu'est-ce qui nous rend humains, Jean-Louis LamborayCe livre est d’abord un récit qui se fonde sur différentes expériences dans le monde, au départ liées à des réponses nouvelles et efficaces dans la lutte contre le sida. En s’interrogeant sur ces nouvelles façons de faire qui permettent de réels progrès, l’auteur nous amène à découvrir le « pouvoir décapant » du regard positif sur la vie d’autrui. En refaisant confiance en l’homme, en valorisant ses forces et la capacité de tout groupe à résoudre de manière durable les problématiques auxquelles il est confronté, ce récit s’adresse à tous ceux qui veulent redonner du sens à leur engagement et interroge aussi bien les pratiques managériales en entreprise que le renouveau du rapport avec les bénéficiaires dans le secteur social.

En ce sens, des parallèles peuvent être faits avec des réflexions déjà partagées dans ce blog : l’absence d’être dans notre économie (Emmanuel Faber), l’entreprise qui croit que l’homme est bon (Jean-François Zobrist) ou la présomption de confiance comme base du management (Laurence Vanhée et Frédéric Lippi), la confiance dans le potentiel inexploré des plus pauvres (Muhammad Yunus) ou la force des communautés locales pour éradiquer la pauvreté (Tony Meloto) ou plus récemment sur le ‘goût de l’autre’ et l’économie comme lieu de lien (Elena Lasida)…

Mettre les personnes au centre des solutions, une vision souvent absente dans nos organisations !

Dans les années 1990, alors que l’épidémie du sida continuait à fortement se développer, seuls le Nord de la Thaïlande, l’Ouganda et le Brésil avaient réussi à faire reculer le virus. A la base de cette réussite, les habitants de ces trois zones géographiques avaient expérimenté un cheminement commun : ils étaient sortis du déni, ils avaient fait du sida leur affaire et agissaient localement pour en venir à bout.

Dr Jean-Louis LamborayIntrigué par ces expériences et les résultats à contre-courant de la tendance générale, le docteur Jean-Louis Lamboray a cherché à comprendre et à partager ces bonnes pratiques. Ce médecin belge a démarré sa carrière pendant 13 ans au Congo Kinshasa en contribuant à la mise en œuvre de la réforme des services de santé de ce pays puis comme conseiller en santé à la Banque mondiale à Washington. Impliqué dans le processus de création d’ONUSIDA, il y travaillera pendant près d’une décennie de 1995 à 2004.

Dans un premier livre publié à l’automne 2004 « SIDA, la bataille peut être gagnée », Jean-Louis pose un diagnostic plein de bon sens mais loin des solutions techniques SIDA, la bataille peut-être gagnée, JL Lamborayglobales des ‘experts’ : « La bataille contre cette épidémie ne se gagne ni dans les cabinets ministériels ni dans les buildings des grandes institutions internationales mais dans les chambres à coucher ! C’est en s’appuyant sur les solutions conçues par les communautés locales, les malades et leurs familles que le sida recule. Et les résultats de ce véritable ‘vaccin social’ sont spectaculaires : en Thaïlande, dans une province du nord, la prévalence de séroposivité chez les jeunes gens de vingt et un ans est passée de 20 % à 1 % en dix ans de mobilisation. Pendant ce temps, au Bostwana, l’espérance de vie a baissé de trente ans… »

Devenir acteurs de leur vie, reprendre en main leur destin pour répondre aux enjeux majeurs auxquels ils devaient faire face : l’approche par la compétence pour trouver des réponses locales semble être efficace. Jean-Louis essaiera de développer cette approche terrain, bien loin des approches macro des ‘spécialistes’, au sein d’ONUSIDA, sans succès. C’est ce qui l’amena à quitter cette organisation pour créer en 2004 l’association La Constellation. Tel un laboratoire d’innovation ouverte et partagée, ses membres visent à diffuser la compétence face au sida plus vite que le VIH lui-même, en stimulant le partage d’expériences.

Le changement vient de ce qui va bien !

L’appropriation locale de leur santé est la clé du succès des zones dans lesquelles la maladie a reculé. Ouvrir la discussion, se responsabiliser par rapport à la problématique est fondamental pour utiliser l’accès aux soins.

Qu'est-ce qui nous rend humains, membres de La ConstellationPour Jean-Louis, le changement vient donc de ce qui va bien. Il ne vient pas de ce qui est apporté aux populations. Le sida est, à cet égard, un exemple typique. « Quand on va au devant d’endroits où les gens sont infectés, dans quelle position se trouve-t-on ? On voit ce qui ne va pas ou ce qui va ? Dans le monde occidental, notre attitude de base reste de voir ce qui ne va pas au lieu d’apprécier les forces vives et les choses qui vont bien. Mais avant d’arriver à cela, et pour espérer des résultats significatifs, la première chose à changer c’est le regard, «the way of thinking.» Nous devons tous être convaincus que chaque personne, chaque communauté a en elle-même les ressources pour résoudre ses problèmes. «The ways of working» signifie que lorsque nous sommes en interaction avec ces gens, nous sommes aussi là pour apprendre d’eux, et non pas seulement pour enseigner.»

C’est donc avant tout une invitation à changer notre regard pour construire une approche basée sur la confiance dans les capacités, souvent inexploitées, des personnes, en arrêtant de penser que nous avons la solution à leur place pour tout. Ici encore, les parallèles avec le management des entreprises libérées ou l’innovation de rupture que représentent les projets de social business sont grands !

« Une fois que nous découvrons nos forces, nous passons à l’action. »

Le livre démarre par un court témoignage qui résume bien l’énergie et l’engagement qui découlent de la confiance et de la responsabilisation : « Moi, je suis un gangster. Ma police me connaît. Jusque-là, mon boulot c’était de braquer des banques et de violer les filles. Maintenant, je me rends compte que ma vie est plus importante que cela ! » C’est Kasure qui parle. Il habite à Goroka, en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Depuis quelques mois, il rend visite aux personnes malades du sida et encourage les jeunes à prendre leurs Réunion communauté localeresponsabilités face au VIH. Quand on lui demande ce qui a provoqué ce changement, il répond : « Pendant vingt ans, des ONG sont venues nous dire « Abstenez-vous ! Soyez fidèles ! Utilisez des préservatifs ! On les écoutait à peine. Puis une équipe de la Constellation m’a révélé mes forces. Personne ne m’avait jamais dit que j’avais des forces… Alors, maintenant, je les emploie ! »

Dans un contexte différent, on me rapportait récemment une anecdote qui a marqué les esprits des dirigeants d’un grand groupe de distribution français et les a confortés dans leur transition vers une nouvelle posture managériale, au service du développement et de l’engagement de leurs collaborateurs. Lors de son pot de départ en retraite, un employé de magasin dit à ses responsables « Pendant trente ans, vous avez payé pour avoir le travail de mes bras. Pour le même prix, vous auriez pu avoir aussi ce que j’avais dans la tête ! » Les organisations doivent donc vivre le lâcher-prise du command & control pour profiter pleinement de la force de « ceux qui savent parce qu’ils font. »

L’expérience contagieuse de La Constellation : plus d’un million d’acteurs dans vingt pays !

Together we're striving for Life CompetenceDepuis dix ans, La Constellation est une organisation de facilitateurs et un mouvement de communautés. En quittant le monde des organisations internationales, Jean-Louis Lamboray et tous les pionniers de cette approche communautaire étaient loin d’imaginer l’ampleur que le mouvement allait prendre. De la lutte contre le sida initialement, il s’applique également à la lutte contre le paludisme ou le diabète et peut s’étendre à de nombreuses problématiques de la vie des organisations…

Processus de Compétence communautaire pour la vieL’approche s’est construite progressivement et a été modélisée en tant que « Processus de la Compétence Communautaire pour la Vie » avec comme principe fondamental l’affirmation que les communautés pensent et agissent par elles-mêmes. La Constellation forme ainsi des « facilitateurs » qui stimulent les communautés à passer à l’action par une démarche qui apprécie les forces et stimule l’appropriation locale. Ainsi, les échanges ne sont pas basés sur les faiblesses des gens mais au contraire sur leurs forces. L’approche SALT (Support to Action Learning Team) est le mode d’interaction, véritable ADN de La Constellation. Il révèle les capacités des communautés à construire une vision de leur futur, à faire le point, à agir, à s’adapter et à apprendre. > en savoir plus sur SALT

La ConstellationCette approche « appréciative » a vocation à se diffuser largement jusqu’à échapper des mains de l’association elle-même. Jean-Louis explicite l’image de ce réseau planétaire : « Les communautés qui réagissent sont comme des étoiles: elles montrent le chemin vers la Compétence à la Vie. Lorsque les communautés communiquent entre elles et apprennent les unes des autres, elles créent une Constellation en croissance continue. »

Community Life Competence, connecting local responses around the worldLe site Internet de la Constellation détaille le Processus de la Compétence Communautaire pour la Vie et donne de nombreux témoignages de ce que les gens disent à propos de cette approche. Il est également très intéressant de voir combien reconnaître ses propres forces et passer à l’action change les personnes, les communautés et les organisations elles-mêmes. Les illustrations dans différents pays et contextes laissent entrevoir le potentiel de ces graines de changement > voir ici.

Une sagesse nouvelle, fruit de l’expérience de millions de personnes, comme source d’inspiration ?

Qu'est-ce qui nous rend humainsLe livre « Qu’est-ce qui nous rend humains ?» et le site Internet associé déclinent certains chapitres qui peuvent s’extrapoler à de nombreuses sphères de l’activité humaine et notamment stimuler notre remise en cause pour une gestion plus efficace et durable de nos organisations :

Une solution technique n’existe pas pour chaque problématique d’un monde qui semble chaque jour davantage être dans une impasse : les problèmes de santé et les grandes pandémies sont toujours présents même quand les remèdes sont connus ; les alarmes et autres caméras de surveillance n’ont pas fait disparaître l’insécurité et les énergies renouvelables ne suffisent pas à une consommation sans modération…

C’est une bonne nouvelle ! Car cela veut dire que l’humain reste au centre des solutions à apporter pour inventer un nouvel art de vivre ensemble. A partir de l’expérience de lutte contre le sida, Jean-Louis Lamboray invite plus largement à un changement de regard – positif et décapant ! – pour transformer le monde avec l’énergie du changement. Le processus de compétence communautaire pour la vie est une approche simple qui peut s’appliquer à beaucoup de nos organisations, pour rechercher le sens profond de nos actions ou faire face à un défi commun.

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Une journée d’inspiration avec Ricardo Semler, Carlos Verkaeren…

A contre-courant, Vivre l'entreprise la plus extraordinaire au mondeQuand j’ai lu le parcours de Ricardo Semler dans « A contre-courant: vivre l’entreprise la plus extraordinaire au monde » publié en 1993 !, j’ai touché du doigt combien les performances d’une entreprise, même dans un contexte économique très difficile, étaient liées à l’engagement de salariés libres et responsables… A ce titre, SEMCO l’entreprise familiale qu’il a reprise et sauvée de la faillite à São Paulo a vécu une transformation et une libération des énergies extraordinaires !

D’autres entreprises rejoignent le mouvement aujourd’hui ! La biscuiterie Poult et son dirigeant Carlos Verkaeren, souvent cités dans ce blog, en sont un bel exemple.

Alors merci à Henri van de Kraats de nous partager cette rencontre inspirante où Ricardo et Carlos étaient réunis fin juin dans une bourgade hollandaise. Ils nous emmènent vers des organisations teintées de sagesse qui reflètent la société et sa diversité.

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« Le goût de l’autre » : la crise est une chance pour réinventer le lien nous dit Elena Lasida

Crise économique et financière, raréfaction des ressources naturelles, dérèglement climatique : le monde actuel vit de profondes mutations. Face à ce qui apparaît comme des Un monde en mutation, Nicolas Cordierentraves à notre développement et à notre bien-être, l’économie fait partie des boucs émissaires les plus fréquents ; l’entreprise qui en est son ambassadeur est alors souvent accusée de tous les maux.

Mais, si au lieu de la diaboliser, nous revisitions le rôle de l’économie dans la société ? Dans nos sociétés de consommation, elle serait réduite à la création de biens. Ce serait oublier la vocation première de l’économie : créer du lien.

La crise, une chance pour réinventer le lien !

Et si c’était justement à partir du manque que pouvait naître la nouveauté ? Si c’était là l’occasion de réinventer l’économie ? La penser plutôt en termes de qualité de vie que de quantités produites, penser la production plutôt en termes de Le travail invisible, Pierre-Yves Gomezcréation collective que de fabrication individuelle. Nous retrouvons ici certains fondements énoncés par Pierre-Yves Gomez dans son ouvrage « Le travail invisible » : au-delà de la dimension ‘objective’ et souvent surdimensionnée du travail, retrouvons les dimensions ‘subjectives’ et ‘collectives’ qui constituent l’essence même du travail > voir l’article Libérer l’initiative de tous, une manière de rendre le travail visible et sortir de la crise !

Livre Le goût de l'autre, Elena LasidaElena Lasida, économiste uruguayenne et professeur à l’Université catholique de Paris, a publié il y a (déjà !) trois ans un livre remarquable qui nous plonge au cœur d’une expérience de vie : l’économie ! Son titre est d’ailleurs à l’origine de nombre de nos engagements et de nos projets : « Le goût de l’autre » et son sous-titre comme une manière de raconter l’économie autrement : « la crise, une chance pour réinventer le lien. »

L’étymologie grecque du mot économie, oikos nomia, fait référence à la gestion de la maison, et plus largement à l’art de vivre ensemble. Nous sommes sans doute beaucoup à regarder autour de nous et à ne pas voir beaucoup d’art, pas beaucoup de vivre et pas beaucoup d’ensemble… L’invitation à construire un autre monde, à vivre l’économie autrement, à penser « à côté » pour un art de vivre ensemble renouvelé est plus que jamais d’actualité. On oppose souvent l’économique et le social alors que c’est une même réalité. L’économie est le « lieu où se bâtit la vie individuelle et collective de chaque personne. » C’est tout à fait dans la lignée de ce que nous partageait Emmanuel Faber, vice-président de Danone, lors de la première soirée Vivre l’économie autrement en février 2012.

« Le goût de l’autre » invite à habiter l’économie. Et réciproquement, l’économie révèle et suscite aussi le goût de l’autre : « Le meilleur de l’économie se révèle dès qu’elle accepte de quitter ses certitudes et ses régularités. C’est à travers les frontières et en accueillant le radicalement nouveau que l’économie devient lieu de rencontre et suscite de la passion pour la vie. […]

Plutôt qu’un moyen de satisfaire des besoins, l’économie apparaît comme un lieu où se construit la société. Plutôt qu’un système pour réguler la circulation des biens, elle devient un facteur de médiation sociale. Plutôt qu’une source de richesse monétaire, elle se révèle être une source de richesse relationnelle. Évidemment, elle est concernée par les besoins, les biens et la monnaie, mais sa finalité première est au-delà. Elle sert avant tout à penser le vivre-ensemble. Elle révèle et suscite le ‘goût de l’autre’. »

Dans cette vidéo (4’27 »), Elena présente son livre et son invitation à déplacer notre regard sur l’économie, trop souvent diabolisée, pour mettre en valeur la capacité de l’être humain à créer du nouveau :

Mettre l’économie en résonance avec la vie.

Commencer à se déplacer, aller à la frontière, c’est d’abord oser changer de paradigme, franchir des barrières mentales. C’est une bonne nouvelle car ainsi l’économie n’est pas seulement réservée aux responsables d’entreprise ou à ceux qui gèrent la finance : contribuer au mieux vivre ensemble peut être au cœur des préoccupations de chacun…

Elena Lasida by Nicolas CordierElena Lasida vient d’Uruguay, ce petit pays d’Amérique latine, charnière entre les deux géants continentaux que sont le Brésil et l’Argentine, ce qui a ancré en elle ce sentiment d’être à la frontière… Elle relate d’ailleurs très bien combien la frontière, c’est une manière de regarder le monde et les autres : à la fois de l’intérieur et de l’extérieur, à la fois comme le même et comme le différent, à la fois comme richesse et comme menace :

« La frontière est toujours une expérience de « marge ». Ce qui est à la marge ne fait pas nombre, mais, sur la marge, on écrit souvent l’essentiel. La marge préserve le centre, le délimite et en même temps le fait bouger. La frontière est une « limite » avec toute l’ambivalence qui la caractérise : barrage et ouverture au radicalement nouveau. »

Le « manque fondateur », une ouverture qui permet d’aller plus loin

En quittant son pays pour étudier et enseigner en France, Elena expérimente cette expérience humaine fondamentale de cette terre quittée « toujours présente par son absence » : le manque, constitutif de notre humanité profonde, expérience indispensable pour se mettre en route, pour que naisse le désir… La finitude nous ouvre à la transcendance, la limite nous transforme en créateurs. En effet, la confrontation avec la différence nous permet de sortir du cadre, d’appréhender de manière nouvelle, de se reconnaître de façon renouvelée également.

Cette conception de la vie qui se construit à travers les morts qu’elle traverse, où chaque échec peut mettre en mouvement, où chaque désillusion peut ouvrir de nouveaux possibles s’applique également à celle des organisations : les crises qui interrogent ses fondamentaux et ses manières d’opérer sont des opportunités de remise en cause et de renouvellement permanent. Sans crise, une institution risque de mourir par rigidité !

L’approche originale de ce livre réside dans l’interrogation sur le sens de l’économie qui prend ses sources dans des récits d’expérience personnelle et d’activités associatives que l’auteure relie alors à une théorie économique prolongée d’un parallèle avec un récit biblique. Cette combinaison inédite a le mérite de nous réinterroger sur le sens profond de ce que nous voulons construire, avec des chapitres aux intitulés significatifs : l’économie, un lieu de relation ; une alliance à tisser ; une communauté à construire ; source d’identité ; lieu d’utopie… et souvent, le fil rouge du manque fondateur enrichit ces ouvertures vers l’avenir.

Le développement durable : une invitation à faire durer notre capacité créatrice

L’expérience personnelle fondamentale de la limite trouve un parallèle au niveau de l’économie dans la rareté des ressources. Le défi écologique dont l’acuité s’est renforcée ces dernières années interroge ainsi fortement notre système de production et de consommation. Il faudrait plusieurs planètes Terre pour subvenir aux besoins d’un modèle de développement qui n’est pas « soutenable ». La fin programmée de certaines ressources naturelles remet en cause un modèle unique de développement qui compromet les générations futures, au point que le développement initialement symbole de progrès et d’amélioration de la qualité de vie est aujourd’hui associé à une menace pour notre avenir commun. Produire et consommer autrement devient un impératif qui amène à des questions de sens et de finalité.

Elena propose ainsi une vision du développement durable définie par « l’augmentation de la capacité de chacun à se sentir créateur. »  Au-delà de la qualité de vie mesurée par le degré de satisfaction de besoins basiques (alimentation, santé, logement), elle souligne ce besoin essentiel de la vie humaine : la capacité d’être créateur. « C’est le fait de participerfaire durer notre capacité créatrice à la création de biens, plutôt que celui d’en bénéficier, qui permet de considérer une vie comme véritablement humaine. […] Dès lors, rendre le développement « durable » ne consiste pas tellement à faire durer nos acquis, mais plutôt à faire durer notre capacité créatrice. […] Rendre le développement durable ne consiste pas à prolonger la durée du modèle actuel, mais plutôt à inventer un autre modèle de développement, un développement pensé à partir de la place que chaque personne y occupe plutôt que de sa capacité à accéder aux biens nécessaires. »

Construire un mieux-vivre ensemble est un impératif !

Accueillir la nouveauté dans notre manière de construire un autre art de vivre ensemble passe par un déplacement, un aller vers la périphérie, pour réinventer de nouveaux modèles. Dans le monde de l’entreprise, de nombreuses représentations mentales doivent être levées pour oser intégrer ces questions essentielles comme partie intégrante de la mission institutionnelle de ses dirigeants, et pas seulement au niveau de leur réflexion personnelle privée.

Loin de théories économiques « de spécialiste », Elena nous propose dans « Le goût de l’autre » une considération de l’économie qui nous concerne tous :

« L’économie concerne la vie dans ce qu’elle a de plus matériel mais aussi de plus existentiel. L’économie concerne le sens de la vie et pas seulement la satisfaction de ses besoins. L’économie est donc un lieu de vie, un lieu où l’on apprend à vivre, un lieu où l’on construit sa vie personnelle et sa vie avec d’autres. L’économie est certes un moyen plutôt qu’une finalité, mais un, moyen qui traduit les aspirations les plus profondes de chacun et, plus encore, un moyen qui nous oblige en permanence à définir nos finalités et nous apprend ainsi à faire des choix. »

« Associée au vivre-ensemble, l’économie devient ainsi un lieu d’alliance et pas seulement de contrat, un lieu de confiance et pas seulement de stratégie, un lieu d’utopie et pas seulement de technique. »

 

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Le management fait sa révolution ! De quels leaders avons-nous besoin ?

Aujourd’hui, seulement 1 salarié sur 10 se déclare « engagé » dans l’organisation dans laquelle il travaille. A plusieurs reprises, nous avons cité l’enquête Gallup qui analyse l’engagement des salariés dans de nombreux pays. Or, si 9 salariés sur 10 ne sont pas engagés dans leur travail, c’est le management qui n’a pas su préparer un environnement propice à leur déploiement. La déconnexion entre l’entreprise et la société n’est pas nouvelle, mais sans remise en cause des modes de management, elle risque de s’accentuer davantage car les attentes des collaborateurs changent très rapidement !

Liberté + Responsabilité = Bonheur + PerformanceUn management à contre-courant des habitudes de command & control semble ouvrir de nouvelles perspectives. L’équation « Liberté + Responsabilité > Performance + Bonheur » commence à s’écrire et se décliner dans certains organisations. Ce management d’organisations libérées a fait l’objet de différents articles sur ce blog.

Pour continuer à illustrer par des exemples concrets ces modes d’organisation inspirants, voici l’excellent reportage « Le management fait sa révolution ! » réalisé par Alain Pirot diffusé sur BFM TV, le 1 mai dernier : un beau clin d’œil pour la Fête du Travail ! Ces entreprises remettent en effet la valeur travail au cœur de l’organisation en misant sur l’autonomie et la liberté de chaque collaborateur, considéré comme un sujet responsable.

Dans ce reportage, vous retrouverez les exemples de Jean-François Zobrist de FAVI, de Liisa Joronen de SOL en Finlande ou les analyses d’Isaac Getz, en plus des « environnements libérateurs » mis en place chez Google ou dans l’agence de publicité de Stan Richards. La vidéo n’est plus disponible sur les réseaux sociaux mais vous pouvez la retrouvez sur le site du producteur Elephant Store.

 Manifeste pour des leaders-serviteurs !

Le 24 octobre 2013, dans le cadre du World Forum Lille, j’ai eu la chance de participer à un atelier interactif au cœur de la ville, au premier étage du Café Méo sur la Grand’Place, animé par Laurent Marbacher et des représentants de trois entreprises ayant mis en place un management libérant : Gisèle Hélou du biscuitier Poult, Odile de Nantes de la PME ‘créatrice d’espaces de libertéLippi et Alexandre Gérard d’Inov’On. Des opérateurs et employés de ces entreprises étaient présents à chaque table de discussion : leur témoignage illustre la fierté et le bonheur qui résultent quand on se réapproprie son travail et que l’on peut innover et prendre des initiatives. De quels leaders avons-nous besoin, WFL, oct 2013

Nos travaux du jour ont été rassemblés pour donner lieu au Manifeste “De quels leaders avons-nous besoin ?que vous pouvez lire ci-dessous et auquel vous pouvez souscrire en le signant > ici ! C’est une manière de manifester votre envie d’avoir des CEO qui soient des Chief Engagement Officier et des DRH qui soient des Chief Happiness Officer !

La mise en forme en bande dessinée est remarquable; c’est le travail d’un collaborateur talentueux de Lippi, Grégory Maria. Le Manifeste en BD

  1. Arrêtez de nous prendre pour des imbéciles. Nous voulons suivre des leaders qui considèrent que la parole de chacun a de l’intérêt.
  2. Arrêtez de penser que vous êtes payés pour avoir réponse à tout. Nous voulons suivre des leaders qui comprennent qu’ils sont dépendants des autres pour réussir.
  3. Arrêtez de regarder ce que nous sommes aujourd’hui sans voir ce que nous pouvons devenir demain. Nous voulons suivre des leaders qui croient dans notre potentiel et qui s’engagent pour le développer.
  4. Arrêtez de prendre ombrage lorsque certains dans l’équipe prennent du leadership. Nous voulons suivre des leaders qui se réjouissent de voir d’autres personnes qu’eux-mêmes guider l’équipe.
  5. Arrêtez de vous couvrir sans arrêt auprès de votre hiérarchie. Nous voulons suivre des leaders qui font preuve de courage tous les jours.
  6. Arrêtez de nous parler uniquement du court terme. Nous voulons suivre des leaders qui anticipent et qui inspirent en montrant le chemin.
  7. Arrêtez de prescrire le «comment» sans expliquer le «pourquoi». Nous voulons suivre des leaders qui font émerger le sens et qui croient à la puissance du ‘pourquoi’
  8. Arrêtez de vous méfier de nous, on dirait que vous vous méfiez de vous-même. Nous voulons suivre des leaders qui ont confiance en eux et qui, par conséquent, ont confiance dans les autres.
  9. Arrêtez de traquer les erreurs. Nous voulons suivre des leaders qui encouragent la prise de risque, permettent l’erreur comme source d’apprentissage.

Manifeste-leaders.orgLe XXIème siècle sera-t-il celui du lâcher-prise en entreprise ? C’est en tout cas le courage et la confiance qu’il faut pour réinventer le management et sortir de la crise !

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La présomption de confiance comme base du management, rencontre avec Laurence Vanhée et Frédéric Lippi

« La présomption de confiance comme base du management » était le cœur de la thématique développée lors de la cinquième soirée « Vivre l’économie autrement » du Centre du Hautmont près de Lille. Après la thématique Salarié-e-s libéré-e-s, performance assurée ? développée en décembre 2012, la rencontre avec ces organisations à contre-courant qui font une confiance totale à leurs collaborateurs a mobilisée plus de 350 personnes.

Liberté + Confiance = Performance + Bonheur, Nicolas Cordier avec Laurence Vanhée et Frédéric Lippi

Pour retrouver l’introduction vidéo de la soirée, > cliquez ici

Sens, joie et service de l’autre : des attentes « sous le radar » qui ne demandent qu’à s’exprimer !

Le nombre de participants illustre que la prise de recul pour redonner du sens et de l’élan à nos actions est une attente partagée ! Si la proposition de creuser ensemble l’équation « Liberté + Responsabilité = Performance + Bonheur » rassemble aussi largement c’est également le reflet d’une aspiration à aborder le travail de manière plus joyeuse et satisfaisante, où chacun en tant que sujet retrouve une place, un espace de développement et d’engagement. La transformation managériale en cours dans plusieurs entreprises de la région Nord, notamment avec la posture managériale du leader-serviteur (inspiré de Robert Greenleaf et son appel à être des ‘bâtisseurs affirmatifs’) et le regain de responsabilité de la base a aussi participé à réunir largement.

Deux intervenants, au style complémentaire et aux expériences variées, ont donné leur témoignage. Quelques minutes avant leur intervention, ils étaient interviewés sur radio RCF, > voici le podcast de l’émission.

Laurence VanhéeLaurence Vanhée, élue « DRH de l’année 2012 » en Belgique pour la révolution managériale qu’elle a contribué à instaurer au Ministère de la Sécurité Sociale belge nous a partagé son enthousiasme et son énergie pour repositionner les « RH » comme les initiales de « Rendre Heureux » car elle ne pouvait se résoudre à considérer son métier comme la gestion de Ressources Humaines, simples fractions de capital à rentabiliser. Elle s’engage plutôt dans le développement du patrimoine humain de l’entreprise. Elle a ainsi changé son titre officiel de DRH pour celui de Chief Happiness Officer, directrice du bonheur !

Frédéric LippiFrédéric Lippi, président de LIPPI, fabriquant charentais de clôtures et portails métalliques ou créateur d’espaces de liberté comme il aime à définir le métier de cette entreprise familiale qu’il a reprise avec son frère Julien il y a une dizaine d’années. Gagner le pari de la qualité et de la compétitivité pour relocaliser une partie de la production que LIPPI réalisait en Chine et atteindre 95% de made in France passe par une révolution managériale. Une conviction à la base : la présomption de confiance ! Cette confiance à priori permet une organisation 2.0 intégrale avec utilisation des réseaux sociaux et mise à plat des hiérarchies traditionnelles pour libérer les énergies et rendre autonome et responsable chaque collaborateur.

Si 9 salariés sur 10 ne sont pas engagés dans leur travail, c’est le management qui n’a pas su préparer un environnement propice.

State of the global workplace, GallupLe point de départ de nos échanges est l’engagement des employés et donc leur propension à créer de la valeur pour leur entreprise et la mesure qui en est faite par l’institut Gallup. Leur fameux questionnaire Q12 a été administré à plus de 25 millions d’employés de 69 pays différents sur ces quinze dernières années. Leur regard est donc très complet, sur l’évolution de l’engagement des salariés et également sur le coût du désengagement.

L’enquête classe les salariés en 3 catégories :

  1. Les salariés engagés : motivés, prescripteurs des produits et des stratégies de leur entreprise, proactifs et créateurs de valeur, ce sont les « poules aux œufs d’or. »
  2. Les salariés non-engagés : effectuent leur tâche avec une relative neutralité sans vraiment savoir pourquoi, « ils arrivent pour repartir » parfois en regardant les heures défiler ; ce sont de « vieux chevaux fatigués. »
  3. Les salariés activement désengagés : ces salariés ont une vision négative de leur entreprise et vont jusqu’à lutter de manière hostile contre les intérêts de cette dernière. Ce sont les « renards mangeurs de poules… aux œufs d’or. »

Sondage Gallup sur l'engagement des salariésEn France, comme dans les autres pays d’ailleurs, l’enquête affiche des résultats surprenants par rapport au manque d’engagement d’une majorité écrasante de salariés : à peine un peu plus d’un salarié sur 10 est engagé ! (la moyenne n’est que de 13% au niveau mondial)

Cette situation n’est évidemment pas le fruit de recrutements systématiquement inadéquats ni liée à la nature humaine qui, au contraire, est foncièrement désireuse d’implication dans ce qui fait sens et rend heureux. Il s’agit donc de s’interroger sur les conditions qui font que, plus ou moins rapidement, neuf personnes sur dix inscrivent dans leur quotidien ce type de neutralité passive voire même malveillante.


Le problème du manque d’engagement des salarié-e-s étant environnemental, vive les leaders jardiniers !

Pour détecter les opportunités du marché, le niveau d’engagement des salariés est un levier essentiel. Les leaders d’entreprises sont ainsi appelés à être les jardiniers de l’écosystème qui favorisent la croissance et l’épanouissement de chaque collaborateur : le bien-être et la joie d’être au travail sont à développer !

La présomption de confiance chez LIPPI, une manière efficace d’accélérer l’engagement des collaborateurs

Frédéric LippiTrès rapidement, Frédéric Lippi nous parle du choix de la « confiance à priori, non pas par naïveté mais par efficacité. » Ainsi, à partir de cette phrase souvent entendue dans nos organisations ‘la confiance n’exclut pas le contrôle’, il nous alerte sur le fait que trop de contrôle tue l’initiative et qu’il coûte d’ailleurs toujours plus cher que la confiance. « Dans un monde extrêmement erratique, l’entreprise a besoin de prises d’initiative autonomes pour résoudre les problématiques de ses clients. » Or, le fait de franchir la porte de l’entreprise amène souvent une soudaine déresponsabilisation des personnes, fruit de modes de fonctionnement et de comportements établis sans y penser. La gestion responsable de notre vie personnelle ne semble pas s’exercer aussi naturellement dans nos « responsabilités » au travail. Frédéric Lippi en est persuadé : «On peut tous être entrepreneurs dans une organisation. Entreprendre, c’est prendre des décisions. Comme on est habitué à le faire dans notre vie privée, on est à même de le faire dans notre vie professionnelle. Pour cela il faut construire une culture de la décision, de l’essai et de l’erreur, pour considérer chaque collaborateur comme un adulte responsable, entrepreneur de son entreprise.»

Pour devenir apprenante, l’organisation doit permettre l’essai/erreur. Olivier Vassal, consultant du BCG, cité dans l’article Une erreur est moins grave que des salariés passifs, osons la confiance et l’autonomie !  disait : « Il faut faire confiance aux individus, laisser des espaces, des marges de manœuvre. Les managers actuels sont obsédés par le contrôle. Il faut, à l’inverse, donner de la liberté aux gens pour qu’ils prennent des initiatives même s’ils se trompent. Une erreur est moins grave que des salariés passifs. »

Faire émerger la vision et encourager les efforts, les deux fondements de la libération selon LIPPI

« Travailler à l’émergence d’une vision est la brique de base pour s’engager dans la confiance. Il faut qu’on sache, tous ensemble, où l’on a envie d’aller, quel est ce futur souhaité, souhaitable, réaliste que l’on veut construire. »

« S’efforcer de porter le regard sur ce qui se fait de bien est essentiel. Dans nos quotidiens du monde moderne, au sein d’organisations de plus en plus complexes, encourager les efforts est une nécessité pour devenir ‘tous entrepreneurs’. »

Ses propos et quelques exemples de collaborateurs ayant expérimenté ce processus de transformation et qui, pour certains, sont passés d’activement désengagés à engagés, sont présents dans cet extrait vidéo de la conférence (14’30’’) 

De DRH à Chief Happiness Officer, la transformation de Laurence Vanhée Laurence Vanhée, Happy RHappliquée à un ministère belge

Laurence Vanhée a fait une « belle carrière » dans les ressources humaines ; ascension rapide, responsabilités croissantes, projets internationaux,… Quand on est entièrement absorbé par sa carrière, on ne détecte pas forcément les signaux faibles d’un corps et d’un esprit qui ont besoin d’un équilibre différent pour être performant et heureux dans la durée. Un burn-out signe pour elle la fin d’une période. Et la promesse d’une harmonie plus grande. C’est à ce moment-là que se présente un défi de taille : remettre l’humain au cœur du ministère belge de la sécurité sociale confronté à une situation périlleuse : 40% Service public fédéral Sécurité socialedes effectifs part à la retraite entre 2005 et 2015 et aucun candidat à la fonction publique ne choisit ce service pour y démarrer sa carrière (à peine 17% des 100.000 postulants se dit éventuellement prêt à l’intégrer, parmi d’autres choix).

La recette choisie : le bonheur au travail. Cela peut paraître provocant en ces temps de crise économique et financière où tous les records de chômage et de fermetures d’entreprise sont battus ! Aux sceptiques, à commencer par ceux de son ministère, Laurence Vanhée commence à distiller les résultats d’études très sérieuses de prestigieuses universités qui tendent à démontrer l’efficacité du bonheur au travail : « un salarié heureux est 2 fois moins malade ; il est 6 fois moins absent ; il est 9 fois plus loyal, 31% plus productif et 55% plus créatif ! » S’il fallait une autre mesure financière de l’intérêt d’avoir des salariés heureux et engagés, l’institut Gallup a calculé le coût total du désengagement et de la démotivation des salariés américains : 350 milliards de dollars en 2012 !

Pour attirer de nouveaux talents dans un ministère à l’image catastrophique et entrer en compétition avec d’autres ministères et le secteur privé, il faut un renversement complet de culture. Le ministère décide alors de travailler la confiance, « orientation au combien paradoxale pour des fonctionnaires dont l’ADN est fortement imprégné de contrôle et de procédure pour rendre un service qui se veut juste et équitable. » S’appuyant sur un changement de locaux, toute l’organisation est revue pour passer de l’hyper-contrôle à la confiance à priori, où chaque personne est considérée comme un adulte responsable, libre de s’organiser.

Happy RH couverture livreSon leitmotiv : « Simplifier drastiquement tout ce qui peut l’être, innover là où cela s’impose, faire confiance encore et toujours et instiller autant de bonne humeur que possible. » Et quelques règles de base simples, les choses à ne pas faire et les invitations correspondantes qu’elle détaille dans son livre Happy RH : le bonheur au travail. Rentable et durable.  Ces suggestions pour réinventer les relations entre collaborateurs se déclinent en 5 do’s & don’ts, qui sont devenus les 5 dondoo’s :

Don't Do

  1. Ne motive pas, accorde ta confiance !
  2. Ne gère pas, aime !
  3. Ne te contente pas de penser : éco-pense !
  4. Ne travaille pas  fais-toi plaisir !
  5. Ne te plains pas : innove !

En quatre ans, le changement est remarquable : le taux d’absentéisme a diminué de 20%, les départs volontaires ont été réduits de trois quarts, le nombre de candidatures spontanées a quintuplé, un leader sur deux est une femme, 92% des collaborateurs peuvent télétravailler et 69% y recourent jusqu’à trois jours par semaine. Une enquête de décembre 2011 signale que 88% des fonctionnaires s’estiment « heureux » ou « très heureux » de travailler dans leur organisation.

Voici des extraits de l’intervention de ‘Happy Laurence’ relatant cette aventure : 

Constatant ces résultats, Isaac Getz aime à citer cet exemple aux plus sceptiques face au management de la confiance et à ceux qui croient que ce n’est justement pas applicable dans leur secteur d’activité ou en raison de la taille de leur organisation en disant : « Si on l’a fait dans un ministère belge, tout le monde peut le faire. »

Le renouvellement de notre « art de vivre ensemble » passe par un retour au bon sens, au travail réel, à la « vraie vie ». Le management d’organisations libérées, illustré par ces exemples du « ministère de la confiance » et de cette PME créatrice d’espaces de liberté, participe à ce mouvement. Il remet en effet le travail au centre de la création de valeur. La considération de chaque salarié comme adulte responsable, engagé et créatif permet de rendre visible le travail et trace de nouvelles voies pour sortir de la crise.

Revenir à une définition vivante et stimulante du travail est au cœur du dernier livre de Pierre-Yves Gomez que nous avons présenté : « Le travail invisible, enquête sur une disparitionLe travail invisible, Pierre-Yves Gomez« C’est une manière de remettre dans le spectre du radar deux des trois dimensions intrinsèques du travail que la financiarisation croissante de nos économies a fait disparaître : sa dimension subjective – il y a toujours un sujet qui travaille – et sa dimension collective – on est toujours imbriqué dans un travail avec d’autres. En effet, n’être concentré que sur la dimension objective et sur la performance financière fait du travail un objet extrêmement réduit au point d’omettre sa dimension collective voire d’oublier qu’il y a des personnes qui travaillent ! C’est le sujet que nous avions développé dans l’article Libérer l’initiative de tous, une manière de rendre le travail visible et sortir de la crise !

Cette intervention a eu lieu le 25 mars 2014 dans le cadre des soirées « Vivre l’économie Centre spirituel du Hautmontautrement » organisée au Centre du Hautmont à Mouvaux.

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Libérer l’initiative de tous, une manière de rendre le travail visible et sortir de la crise !

En ces temps de crise et d’incertitudes économiques, à l’heure où le curseur entre une économie de l’offre et une autre basée sur la demande fait la une des commentaires politiques, la société française reflète une situation paradoxale : les entreprises, créatrices de valeur et d’emplois, sont en même temps stigmatisées et accusées de ne répondre qu’aux dictats d’actionnaires ne visant que leurs propres profits financiers. L’amalgame entre patrons du CAC 40 et chefs d’entreprise de PME occulte souvent l’engagement ‘corps et âme’ de nombreux entrepreneurs. La logique du court terme semble partout s’imposer. Et effectivement lorsque l’écoute du flash boursier de 12h sur France Info souligne La travail réel, base de l'art de vivre ensemblel’attente de la publication de l’indice de confiance des ménages du Minnesota dans l’après-midi pour mesurer l’impact sur les cours de la Bourse de Paris, la question de la réalité du travail et de la création de valeur se pose avec une certaine acuité !

Revenir à une approche du « travail réel » me semble plus que jamais d’importance pour entrevoir un renouvellement de notre « art de vivre ensemble », définition de l’économie que ce blog cherche à adresser…

Le travail invisible, Pierre-Yves Gomez« Le travail invisible, enquête sur une disparition »

Le mirage d’une société où l’on ne devrait plus travailler et où de miraculeuses subventions viendraient combler nos besoins et niveler les inégalités pour nous permettre de jouir de vacances et de loisirs ininterrompus demeure trop présent en toile de fond pour qu’un sursaut salutaire vienne interroger notre propre contribution à créer de la valeur, à travailler.

Être auteur de son travail, revenir à une définition vivante et stimulante du travail, est au cœur du dernier ouvrage de Pierre-Yves Gomez. Spécialiste Pierre-Yves Gomezdu lien entre entreprise et société, cet économiste professeur de stratégie à l’EMLYON Business School dirige également l’Institut Français de Gouvernement des Entreprises y développe une analyse historique éclairante. Du déséquilibre progressif entre revenus du capital au détriment des revenus du travail, il montre comment l’esprit de rente est devenu « l’opium du peuple, un puissant narcotique pour gouverner notre société où le travail est devenu invisible. »

Quel est le lien entre le travail réel et la création de valeur ?

« Ceux qui dirigent l’économie ne voient plus la réalité du travail. Ils utilisent des instruments de gestion si abstraits qu’ils rendent invisibles les personnes qui créent la valeur économique. » explique Pierre-Yves Gomez. Il nous invite à revenir « à la vraie vie » et aux basiques de l’économie : c’est le travail qui crée la valeur ; la valeur économique est toujours créée par le travail. Et c’est ce basique qu’on a perdu de vue.

  • Le travail est subjectif, c’est toujours un sujet qui travaille.
  • Le travail est objectif : il conduit à créer un objet, un bien ou un service, qui objective le travail d’un sujet.
  • Le travail est aussi collectif : on ne travaille jamais seul, on travaille dans une équipe, on travaille pour quelqu’un ; le travail d’une personne est toujours imbriqué dans un travail collectif.

Or, et c’est peut-être une des découvertes de la crise, n’être concentré que sur la performance financière fait du travail un objet extrêmement réduit au point d’omettre sa dimension collective voire d’oublier qu’il y a des personnes qui travaillent ! La financiarisation de l’économie, qui s’est accélérée et répandue ces vingt dernières années, a supprimé les dimensions subjective et collective du travail. Le travail n’est plus visible que par les objets qu’il produit. Les indicateurs et tableaux de bord pour quantifier cette dimension objective sont omniprésents. Ils empêchent même parfois de distinguer la route Trop de compteurs et la route n'est plus en vueà suivre et font perdre de vue la manière même dont se crée la valeur. A contrario, le reporting sur les personnes (le subjectif), sur les réseaux créés par le travail (le collectif) et sur la mission (la raison d’être ensemble) a très peu progressé dans les organisations, comme si c’était secondaire, peu important, moins sérieux…

Dans cette vidéo de 5’04’’ Pierre-Yves Gomez et Romain Chevallet illustrent ces réflexions sur le travail invisible et le culte de la performance au travail > voir ici

Cette animation présente une synthèse très didactique du travail invisible et des conséquences de la financiarisation de l’économie… (3’10’’)

Motiver c’est donner un motif, puis un moteur à l’action

Dans l’article « Gérer l’incertitude ! Faites-en votre alliée. L’économie pour quoi faire ? », nous abordions cette aspiration à retrouver un sens, une singularité à ce que nous sommes Marc Halévyet ce que nous entreprenons. Le prisme d’analyse de Marc Halévy se base sur la mutation en cours d’une économie capital intensive à une économie people intensive.

Dans son livre « Tao et Management » il précise :

Tao et management, Marc Halévy« Lorsque l’on méditera sur l’entreprise, la famille ou tout autre sujet, il faudra se demander quel est le feu qui est censé les animer, les vivifier, et les faire s’épanouir et s’accomplir. Sans ce feu, les structures et les organisations restent lettres mortes. On en revient alors aux idées de projet, de finalité, de vocation, voire à un mot comme ‘âme’ (anima et animus en latin) en tant que ce qui anime. »

« L’entreprise doit se résoudre à devenir organique, c’est-à-dire à disposer d’un système de régulation multiple, diffus, réparti, spécialisé. L’approche est résolument non hiérarchique, non compartimentée. La vision est globale et intégrée, les centres de production ou de destruction de valeur ajoutée sont localisés au sein des processus. Il s’agit de percevoir l’entreprise comme une intention globale où s’enchevêtre un imbroglio de projets plus particuliers. Il s’agit d’apparier ces projets particuliers et les processus de production de valeur qui y correspondent. Le problème n’est plus de définir et de réguler des « fonctions », mais d’observer et d’optimiser des processus. Un management du « pour-quoi », plutôt qu’un management des « comment » ! »

 « Que chacun fasse ce qu’il a à faire et nous sommes foutus ! », repensons la coopération !

Bernard GalambaudBernard Galambaud, sociologue et fondateur du Mastère Spécialisé « Management des Hommes et des Organisations » à l’ESCP Europe il y a près de 25 ans invite dans cette interview de Kurt Salomon au même décloisonnement des tâches permettant d’inventer un management où l’initiative et la responsabilité individuelle redonne sens au travail créatif : « J’ai le sentiment que l’on ne sait pas vraiment, pour le moment, penser la coopération. Le monde industriel a été pensé sur le modèle de la division des tâches. La collaboration, certes, existait mais dans la marginalité. On comptait sur elle pour régler des dysfonctionnements ! Le monde industriel a séparé le travail du travailleur puis a défini ce travail séparé : le poste de travail. Et si chaque travailleur remplit bien son poste, la performance collective doit être au rendez-vous ! Bien sûr, une entreprise postindustrielle n’est plus sur ce modèle. Un dirigeant disait récemment à ses cadres «Que chacun fasse ce qu’il a à faire et nous sommes foutus !» Le problème est que les pratiques de Gestion des Ressources Humaines sont aujourd’hui encore largement conçues sur la base du monde industriel et de sa division des tâches… »

Logo Groupe PoultLibérer l’initiative de tous, une réponse originale à la crise qui rend le travail visible, l’exemple de Poult

La crise du travail montre que les travailleurs aspirent à être reconnus, à trouver du sens à ce qu’ils font au quotidien, à en voir le résultat concret. Certaines entreprises qui misent sur une confiance totale en leurs collaborateurs en leur laissant une autonomie responsable voient leurs performances se conjuguer avec bonheur des salariés. C’est le mouvement des « entreprises libérées » que nous avons évoqué dans plusieurs articles, dont Isaac Getz s’est fait le révélateur notamment avec son livre Liberté & Cie. Quelque soit le pays, la taille ou le secteur d’activité de l’entreprise, on y constate systématiquement une observation pointue et un fort intérêt sur la manière concrète dont les personnes produisent de la valeur et de la richesse au quotidien : c’est un management qui rend visible le travail réel ! 

Mehdi Berrada (conférence Vivre l'économie autrement)Medhi Berrada, directeur général adjoint du Groupe Poult, a vécu de l’intérieur la transformation de cette PME n°2 du biscuit en France d’un mode de management paternaliste et pyramidal vers un leadership qui donne toute latitude aux salariés pour créer et innover. Il y a un peu plus d’un an lors de la soirée Vivre l’économie autrement, il nous avait apporté un témoignage vivant sur la façon dont l’organisation s’était engagée dans cette aventure et sur les résultats que cette démarche a permis.

Dans ce reportage du JT de France 2 (3’05 »), la place retrouvée du salarié comme sujet au sein d’un collectif pour mieux produire des objets apparaît clairement. Florence Mazana, opératrice, témoigne de ce travail rendu visible : « Vous ne vous sentez plus juste comme un ouvrier qui pointe et qui repart. Vous êtes quelqu’un dans l’entreprise. Vous n’êtes plus un matricule ou un simple numéro. »

Carlos Verkaeren, président impulseur de cette révolution managériale chez Poult, décrit dans cette vidéo des Espoirs du management (5’53 ») le processus de déhiérarchisation, de liberté et de prise d’autonomie… L’homme au cœur de l’entreprise, c’est une vraie réalité chez Poult et les performances sont à la clé ! Là encore, le travail est managé dans ses trois dimensions : objective, subjective et collective. C’est ce qu’illustre les interviews de différents collaborateurs de l’entreprise.

Les risques psychosociaux souvent fruits de la dégradation des relations au cœur des organisations, la souffrance au travail et le désengagement d’une majorité de collaborateurs sont souvent une conséquence d’une conception du travail réduit à sa seule dimension objective. Jean-Claude Ancelet, sociologue, consultant et expert APM, souligne dans son livre Recréez du collectif au travail combien « le manque de collectif est une source de désespérance au travail. »

L’analyse de Pierre-Yves Gomez permet de comprendre comment la financiarisation de nos économies a accéléré la disparition des écrans radar du travail réel et des mécanismes de création de valeur : « c’est en renouant avec une philosophie du travail que nous construirons l’économie d’après-crise. » L’analyse sur le devenir de nos organisations de Marc Halévy et l’importance de repenser la co-opération de manière moins fragmentée soulignée par Bernard Galambaud ouvrent une perspective de reconstruction du travail pris dans toutes ses considérations.

Les organisations doivent pouvoir se fixer un cap qui donne sens et orientation. C’est d’ailleurs, nous indique Jean-Claude Ancelet, « le préalable, le support de tout collectif, le cadre dans lequel le groupe va pouvoir se développer. On ne peut pas créer de collectif s’il n’y a pas de cadre de référence proposé aux personnes. Il faut rappeler la mission du groupe, sa raison d’être, avoir une vision et des valeurs à partager. » Peter Senge ajoute même : « La vision devient une force vive lorsque les gens croient réellement qu’elle peut donner forme à leur futur. Une vision partagée est vitale pour l’organisation apprenante car elle lui fournit le focus et l’énergie pour apprendre. »

Les nouveaux modèles sociétaux d’accès aux biens et services initiés par certaines entreprises me semblent une manière innovante de réaffirmer une mission porteuse de sens, qui rassemble un collectif en ouvrant l’initiative de chacun autour de la résolution de problématiques sociales, à partir du besoin des personnes. Les différentes expériences de social business relayées sur ce blog sont une autre illustration du travail réel et de la construction d’un art de vivre ensemble d’après-crise…

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L’entrepreneuriat social selon Ashoka : marier efficacité économique et intérêt général pour être tous acteurs de changement !

La gestion du bien commun et de l’intérêt général est en forte évolution ces dernières années. La résolution de problématiques sociales n’est plus cantonnée à des acteurs uniques dont ce serait la responsabilité exclusive. Le rôle de l’Etat change, la participation des associations à la prise en charge de certaines problématiques sociales s’accroît, les attentes face à l’implication des entreprises privées se modifient. De fait, la plupart des solutions sociales innovantes dépassent aujourd’hui les frontières traditionnelles entre les différents acteurs : pouvoirs publics, entreprises privées et organismes sans but lucratif. Co-création entre acteurs historiquement cloisonnés

De plus en plus d’entreprises se rendent compte qu’elles ne peuvent plus ignorer l’environnement socio-économique dans lequel elles évoluent. L’application d’une politique de responsabilité sociale (RSE) est une première manière de s’engager. Des actions de mécénat, parfois à travers une fondation d’entreprise, sont une autre manière de soutenir une cause d’intérêt général. Ces logiques restent cependant à la périphérie du cœur de métier de l’organisation et ne permettent pas d’envisager des réponses nouvelles à grande échelle.

Plus récemment, des entreprises s’impliquent de manière plus décidée en inventant de nouveaux modèles qui concilient impératifs financiers et impacts sociaux et écologiques. Cette volonté de créer de la « valeur partagée » en plaçant les bénéfices environnementaux et sociétaux au même rang que les bénéfices financiers, au cœur de la logique compétitive de l’entreprise commence à se diffuser depuis quelques années.

Le Social Business va dans le sens d’une réconciliation entre l’économique et le social, entre entreprises privées et acteurs sociaux, pour co-construire des solutions innovantes à des problématiques sociales. Ce courant est notamment porté par Muhammad Yunus, prix Nobel de la Paix et fondateur du Grameen Bank qui nous redisait lors d’un rendez-vous en mai 2012 :Rencontre inspirante Muhamad Yunus & Nicolas Cordier «On développe un Social Business pour résoudre un problème social de façon entrepreneuriale. Le principe de fonctionnement : ni perte, ni distribution de dividendes; les profits sont réinvestis pour maximiser l’impact social.»

Pour l’entreprise, le Social Business signifie une inclusion plus forte par rapport aux politiques de mécénat ou de RSE :

  • s’affranchir de l’enveloppe budgétaire par un modèle rentable;
  • oser imaginer un changement d’échelle dans la résolution d’une problématique sociale;
  • réaffirmer l’importance des compétences des collaborateurs pour trouver des solutions inédites;
  • fonctionner systématiquement en partenariat avec des acteurs de terrain.

Entre un objectif unique de création de valeur sociale et la seule création de valeur financière, le schéma suivant positionne les différents curseurs possibles.Les différents types d'entreprises socialesLogo Ashoka

Ashoka, une organisation au service du changement sociétal depuis plus de 30 ans !

Si dans le milieu de l’innovation sociale, Ashoka est un nom mondialement connu et reconnu, force est de constater que sa notoriété a encore un fort potentiel de développement au niveau du grand public et des acteurs privés. Au-delà de quelques mentions au fil des articles de ce blog, il me semblait intéressant de présenter plus en détail ce premier réseau mondial d’entrepreneurs sociaux, des femmes et des hommes qui cherchent à construire un nouvel art de vivre ensemble là où ils œuvrent.

Constuire une « absence active de tristesse »

Ashoka ou Açoka a une double signification : ce fut un grand empereur indien au IIIème siècle avant J.-C. : après avoir unifié une grande partie du sud de l’Asie à force de batailles, il renonce à la violence orientant son empire vers la tolérance, la croissance économique et les projets sociaux. Considéré comme l’un des premiers entrepreneurs sociaux au monde, il a initié les premiers services médico-sociaux, développé les infrastructures, le bien-être social et la coopération avec ses pays voisins. Par ailleurs, en sanscrit, Ashoka signifie « absence active de tristesse » : tout un programme à construire !

Aider ceux qui aident

Bill Drayton, AshokaC’est l’américain Bill Drayton qui fonde Ashoka en 1980 à Washington DC : une organisation sans but lucratif, laïque et apolitique. La genèse remonte pourtant au début des années soixante. Bill Drayton, alors âgé de 20 ans, effectue son premier voyage en Inde. La réalité théorique des chiffres de la misère et des inégalités prend alors le visage et le nom de personnes qui vivent dans leur chair ces situations de misère et de pauvreté. De retour aux États-Unis, il a envie de « faire quelque chose » mais sait que son manque d’expérience ne lui permettra pas d’aller bien loin. Il a néanmoins l’intuition qu’il souhaite soutenir les personnes qui œuvrent déjà sur le terrain.  Il définit également alors une conviction qu’il n’abonnera pas : « Il n’y a rien de plus puissant au monde qu’une idée nouvelle lorsqu’elle est dans les mains d’un véritable entrepreneur. »

C’est ainsi après avoir acquis une large expérience professionnelle, comme consultant chez McKinsey puis à l’Agence de protection de l’environnement sous l’administration Carter, que Drayton lance son organisation dont le cœur de métier est de repérer et d’accompagner des Entrepreneurs Sociaux innovants (appelés « Fellows » dans le vocable Ashoka), dont l’activité peut changer la vie d’un grand nombre de personnes dans le domaine de la santé, de l’éducation, l’environnement ou la lutte contre les discriminations et les inégalités …

Un soutien aux porteurs de changement

Ashoka sélectionne ses fellows par un processus rigoureux et exigeant en cinq étapes permettant notamment de valider, au-delà de l’impact social à grande échelle, la créativité, le tempérament d’entrepreneur et l’éthique irréprochable des futurs lauréats. Ashoka ne soutient en effet pas des projets mais les personnes qui les portent, particulièrement pendant la phase de développement de leur activité. L’approche d’Ashoka se définit ainsi comme celle du  « capital-risque philanthropique. »

Les premiers fellows ont été choisis en Inde en 1981. En 30 ans, ce réseau s’est étendu à plus de 3.000 entrepreneurs sociaux innovants dans 80 pays. 150 nouveaux entrepreneurs gonflent les rangs des fellows chaque année. L’accompagnement des fellows se traduit par la mise à disposition d’un réseau d’experts dans des domaines clés, duInfographie Ashoka Fellows coaching par des entrepreneurs du monde de l’entreprise, l’intégration au réseau mondial Ashoka, une aide financière pour une durée maximale de 3 ans afin de permettre à certains lauréats de travailler à plein temps à leur projet et une aide à la levée de fond pour son développement.

Ashoka a pour vocation de « faire émerger et de soutenir les solutions entrepreneuriales les plus innovantes aux défis sociaux et Logo Ashoka Everyone A Changemakerenvironnementaux actuels, ce qui a pour effet d’inspirer tous les acteurs de la société à devenir à leur tour des acteurs de changement. » C’est le sens de sa signature : « Everyone a changemaker™ » dont la parenté avec la célèbre maxime de Gandhi « Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde » remonte également au premier voyage de Drayton en Inde.

Innover pour un impact durable sur la société

« Les entrepreneurs sociaux ne se contentent pas de donner un poisson ou d’enseigner comment pêcher. Ils ne sont satisfaits que quand ils ont révolutionné toute l’industrie de la pêche. » Cette vision illustre bien ce que Bill Drayton, surdiplômé de Harvard, Yale et Oxford, engagé très jeune dans les mouvements des droits civiques et disposant d’une double culture professionnelle privé-public, cherche à entreprendre : dépasser la philanthropie traditionnelle pour aller vers une démarche plus entrepreneuriale de la résolution des problèmes sociétaux. C’est ce que présente cette vidéo de 3’04’’ :

Au fil des années, Bill Drayton et son organisation ont ainsi popularisé le terme d’Entrepreneur Social, même si un sondage OpinionWay pour Le baromètre de l’entrepreneuriat social 2012 réalisé par le think tank Convergences 2015 montrait qu’en 2012, 8 français sur 10 n’ont pas encore idée de ce que cela signifie.

Anne Charpy, fellow Ashoka 2013Anne Charpy, Voisin Malin

Lors de la dernière promotion française de fellows Ashoka présentée en octobre dernier, j’étais très heureux de voir y figurer Anne Charpy. Nous avions eu l’occasion de travailler ensemble dans le projet CONTIGO, organisation pionnière du microcrédit à Santiago du Chili au début des années 1990.

Logo Voisin MalinAnne a développé le projet Voisin Malin qui vise à développer la solidarité entre voisins, emploie et forme des « habitants-ressources » au cœur des quartiers, pour faire du porte-à porte, de la traduction orale, accompagner des habitants dans leurs démarches ou expliquer les projets de la ville.

« Près de 8 portes sur 10 s’ouvrent au passage des Voisins qui se déploient auprès des habitants sur l’ensemble d’un quartier. Les Voisins font ainsi « le dernier km » en sachant créer la confiance avec leurs « pairs ». Ils peuvent ainsi recueillir un besoin, donner une information, expliquer un projet, mettre en lien avec un service ou accompagner dans une démarche en visant l’autonomie des habitants. Ensemble, les Voisins construisent une expertise à partir de ces nombreux contacts et deviennent in fine force de proposition pour les acteurs locaux. » explique Anne. > Voir la vidéo interview de présentation !

Briser les barrières entre acteurs historiquement cloisonnés

Tout en continuant à s’appuyer sur l’identification, la mise en valeur et le soutien des entrepreneurs sociaux innovants, le rôle d’Ashoka se renforce dans le développement de collaborations nouvelles entre acteurs sociaux et entreprises privées. Face à la complexité des problématiques, il s’agit de favoriser l’émergence de modèles hybrides à même de mieux répondre aux enjeux sociétaux par une mise en commun des forces et compétences de chacun. « Parce que les grand enjeux de société ne pourront être résolus que si on invente de nouveaux modèles, plus innovants, pragmatiques et efficients, Ashoka veutBrochure Ashoka Europe 2013-2014 désormais impulser un mouvement plus vaste d’acteurs de changement, et favoriser la création de nouvelles alliances à la croisé du social, du business et des pouvoirs publics. Inspirer, encourager, faciliter la co-création d’activités nouvelles à fort impact social, en faisant tomber les barrières entre les parties prenantes de la société, et équiper les jeunes générations avec les compétences indispensables pour changer le monde. » > voir la brochure ci-joint

En particulier, deux initiatives traduisent cette volonté de rassembler une communauté d’acteurs engagés dans l’innovation sociale pour accélérer le développement de ces solutions hybrides : l’Ashoka Center et la League of Intrapreneurs.

Ashoka Center : Social & Business Co-Creation

Logo Ashoka Centre« Des collaborations innovantes, durables parce que rentables et porteuses d’impact social démultiplié » c’est la vision qui a sous-tendu la création de l’Ashoka Centre dans les locaux du Palais Brongniart à Paris précise Arnaud Mourot directeur d’Ashoka France, Belgique et Suisse. « C’est un centre européen de co-création largement ouvert à tous ceux, entrepreneurs sociaux, entreprises ou pouvoirs publics, qui désirent inventer des solutions à l’échelle des enjeux de la société. Il y est proposé d’y faire fructifier la notion de « chaîne de valeur hybride » : une chaîne de valeur croisant des « espèces » différentes pour obtenir, comme toute hybridation, un résultat renforcé! »

Etude Business & ImpactLe forum européen de la co-création proposé en avril 2013 par l’Ashoka Center a été l’occasion de présenter officiellement l’étude réalisée conjointement avec Accenture « Business & Impact, sortir de la pauvreté en inventant de nouveaux modèles à la croisée du social, du privé et du public en Europe » très intéressante pour prendre la mesure des besoins des 50 millions de personnes pauvres dans les 7 pays européens étudiés.

The league of intrapreneurs Ashoka AccentureLa ligue des Intrapreneurs

Fin 2012 un concours mondial destiné aux « intrapreneurs sociaux », c’est-à-dire les acteurs de changements qui œuvrent depuis l’intérieur des entreprises pour faire bouger les lignes a été lancé.

L’excellent petit livre « L’intrapreneuriat social : la nouvelle frontière de l’innovation sociale pour l’entreprise » (déjà cité dans l’article « Corporate changemakers ») définit l’intrapreneuriat social comme « la mise en place par un salarié d’une démarche entrepreneuriale, en interne, qui combine modèle économique équilibré et fort impact social, dans un projet structuré et ambitieux, en lien avec le métier de l’entreprise. »

ashoka ChangemakersA la demande de Lionel Bodin, représentant d’Accenture Development Partnerships et de Stéphanie Schmidt, directrice du programme « Citoyenneté économique pour tous » d’Ashoka, le projet leroymerlin.communities que je développe a été présenté ; cette proposition d’incubateur de social business pour les habitants en situation de précarité au niveau de leur logement au cœur du métier de Leroy Merlin a été l’un des seuls projets français pour plus de 230 initiatives proposées. Il a été retenu parmi les 15 finalistes qui constituent la ligue inaugurale des intrapreneurs sociaux. Nous avons eu l’opportunité de partager nos expériences respectives à Londres en avril dernier.
Inaugural League of Intrapreneurs AshokaBill Drayton qui nous accompagnait ce jour-là résume assez bien cet esprit de collaboration et de mise en commun des acteurs de changement qu’Ashoka souhaite impulser en affirmant «La seule chose plus puissante qu’une bonne idée dans les mains d’un entrepreneur, est un groupe d’entrepreneurs qui collaborent.»

Espérons que ce mouvement des acteurs de changement s’accentue et continue à se propager, de même que la co-création entre acteurs historiquement cloisonnés pour construire ensemble des solutions inédites afin d’être des actifs dans «l’absence de tristesse»…

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A la rencontre de ces héros anonymes et porteurs de solutions qui donnent envie d’agir avec Frédérique Bedos et Christian de Boisredon

Notre monde est de plus en plus complexe, incertain, imprévu. La crise, les crises, font partie de notre quotidien. Les nouvelles qui nous parviennent sont généralement loin de nous donner des raisons d’espérer. Parfois, c’est presque l’overdose de mauvaises nouvelles ! Elles peuvent rejoindre la vision parfois cynique de notre environnement. Nous participons même – parfois à l’insu de notre plein gré – à la sinistrose ambiante. Nous sommes en tout cas obligés de prendre une certaine distance avec ce que nous renvoient les médias car sans « anesthésie du direct », la déprime est assurée !

Pourtant, au fond de nous, l’envie de trouver des réponses, d’apporter des solutions, de mettre en valeur des actions authentiquement engagées est bien présente. Sans édulcorer la réalité parfois difficile du monde, sans chercher une positive attitude à tout-va, porter le regard sur ces héros du quotidien qui réveillent en nous un enthousiasme dépourvu de naïveté est une réponse possible qui nourrit notre « envie d’autre chose. » 

Des histoires avec du sens, dans le sens de l'histoire

C’était le thème de la soirée « Vivre l’économie autrement » organisée au Centre du Hautmont près de Lille le 15 octobre dernier : « Osons regarder les bonneS nouvelleS et les solutions qui marchent ! – A la rencontre de ces héros anonymes et porteurs de solutions qui donnent envie d’agir.»  Plus d’une Christian de Boisredon et Frédérique Bedos 15 octcentaine de participants sont ressortis joyeux et enthousiastes après avoir écouté deux témoins qui se connaissent bien mais n’étaient jamais intervenus ensemble : Frédérique Bedos et Christian de Boisredon. Leur parcours personnel les a amenés à être les porte-voix de ces projets qui marchent, à partager des solutions au-delà la dénonciation des problèmes, à être les hérauts de ces héros anonymes.

Nous nous étions déjà fait l’écho des projets qu’ils portent respectivement : le Projet Imagine et SparkNews dans des articles précédents. Nous reprendrons ici quelques unes des histoires inspirantes qu’ils ont partagées.

Frédérique Bedos 15 oct 2013Frédérique Bedos, de l’ombre à la lumière.

Après une belle carrière comme présentatrice d’émissions de télé en France et à l’étranger : Fashion & Design TV à New York, MTV Europe à Londres, M6 ou France 2 – dont la présentation des Victoires de la musique ou l’émission Concert Privé, Frédérique réoriente complètement son activité professionnelle, quittant les spotlights des plateaux pour entrer dans la lumière d’une réconciliation féconde avec sa propre histoire et de projets porteurs de sens.

Après avoir dû apprendre à « se blinder l’âme » dans un métier fort exposé, elle fend l’armure pour laisser entrevoir l’âme des autres et rejoindre la nôtre… En 2009, elle lance Sois un héros, sois toi même, Le Projet Imaginele Projet Imagine qui vise à mettre en scène tous les « héros anonymes » qui, dans l’ombre, font la révolution car, nous dit-elle  « quoi de plus révolutionnaire que d’entrer en Résistance contre la morosité, le défaitisme et l’apitoiement en décidant de défendre envers et contre tout la Vie ?! »

Ce projet philanthropique a reçu le soutien d’une agence de pub pour réaliser un spot publicitaire de très grande qualité. Elle nous l’a présenté en avant-première, voici la version 55’’. Pour voir le making-of de ce film, > cliquez ici

Son histoire personnelle et familiale est à la source de cet engagement. Métisse originaire d’Haïti, Frédérique est élevée dans une famille de l’agglomération lilloise, avec 18 frères et sœurs venus du monde entier. Ses parents adoptifs, Marie-Thérèse et Michel, sont les premiers héros du quotidien qu’elle veut célébrer. Ce foyer est une leçon de vie pour chacun. La genèse du projet Imagine prend ainsi naissance dans cette famille extra-ordinaire ; c’est ce que relate Frédérique dans cet album de famille commenté « qui parle si bien de nous » :

La petite fille à la balançoire - Frédérique BedosCette quatrième soirée « Vivre l’économie autrement » coïncidait avec la sortie du livre autobiographique « La petite fille à la balançoire » (Ed. Les Arènes) C’est un témoignage poignant qui rend compte d’un parcours où la force et la joie de vivre emportent tout, sans faire l’impasse sur les tête-à-tête compliqués avec sa mère à la dérive et une enfance qui aurait pu tourner à la catastrophe dans les méandres des services sociaux sans cette autre famille où il faisait bon jouer avec d’autres enfants. Comme le souligne la dernière de couverture : c’est un récit « qui donne envie d’aimer, d’aimer sans condition, d’aimer malgré tout. » Au-delà de la tolérance souvent prônée comme la valeur maximale dans notre société, mais au fond « être juste toléré ne sera jamais suffisant pour changer une vie ! », cette histoire de vie replace en haut de la pyramide des valeurs l’amour inconditionnel, seule source véritable de salut.

Renouer avec ce foyer, tuteur fondamental d’une enfance ballotée, après plusieurs années dans le déni d’une résiliente qui voulait croquer la vie à pleines dents, a marqué une étape essentielle du renouveau personnel et professionnel de Frédérique. L’authenticité de ce revirement, à la fois courageux et « reçu comme un cadeau » est très touchant. C’est magnifiquement exprimé par un de ses proches à la fin du livre à l’issue d’une dernière émission de télé pour les 25èmes Victoires de la musique en 2010 : « Maintenant que tu as quitté l’ombre des projecteurs, tu vas pouvoir entrer dans la lumière. »

Frédérique Bedos et Ryadh SallemUn des premiers héros Imagine que Frédérique a interviewé et filmé, c’est Ryadh Sallem, handicapé de naissance originaire de Tunisie, triple champion d’Europe de basket en fauteuil, sélectionné aux JO d’Atlanta puis dans l’équipe de France de rugby-fauteuil aux JO de Londres. Très jeune, Ryadh a été initiateur de multiples projets liés au handicap partout dans le monde, notamment en Afrique. Bousculant l’idée reçue selon laquelle les handicapés sont dépendants et ne peuvent rien apporter à la société, il propose : « Ne vous demandez pas ce que vous pouvez faire pour les handicapés, mais ce que les handicapés peuvent faire pour vous ! » Lorsqu’il fait découvrir le basket-fauteuil à des détenus lors de tournées dans des prisons, Ryadh témoigne : « Quand on est là, les prisonniers s’évadent, affirme Ryad, ils ne sont plus dans la prison. Cette expérience a motivé certains anciens  détenus à se bouger, à  faire des choses, comme reprendre des études. »

DesfistivalCréateur du Défistival qui réunit chaque année au Champ de Mars à Paris des handicapés « juste pour faire la fête », sa joie de vivre communicative aide à porter un regard différent sur le handicap. «L’humanité de quelqu’un est liée à sa capacité à s’occuper des plus faibles » souligne-t-il. « Il fait aller voir au plus profond de soi-même pour pouvoir en tirer le meilleur » témoigne une participante enthousiaste de cette rencontre dans la bande annonce (1’42 ») du portrait de Ryadh sur leprojetimagine.com : Le reportage complet de 19’37’’ est à retrouver ici : http://youtu.be/LcQ9nuiZgm0

Christian de Boisredon 15 oct 2013Christian de Boisredon, partager des solutions pour susciter un impact.

A l’issue de ses études d’ingénieur agronome, Christian part avec deux amis à la rencontre des hommes et des femmes « qui font avancer le monde ». Publié en 2000, leur récit a connu un franc succès : « L’espérance autour du monde » est vite devenu un best-seller vendu à des milliers d’exemplaires et traduit en sept langues. Leur expérience ouvrira la voie à de nombreux tours du monde thématiques.

L'espérance autour du mondeLe jour du lancement de leur livre, 3.500 personnes sont présentes salle Wagram à Paris. Les salles combles lors des présentations suivantes illustrent bien l’envie et le besoin d’entendre ce qui fonctionne dans notre monde… C’est ce constat qui incite Christian en 2003, alors qu’il est consultant en stratégie chez Bearing Point, à lancer avec trois associés Reporters d’Espoir, la première agence de presse pour relayer ces « bonnes nouvelles. »

De nombreux responsables de médias restent convaincus que « ce qui marche ne fait pas vendre. » Didier Pourquery, alors directeur délégué de la rédaction de Libération Le Libé des solutions(aujourd’hui directeur adjoint aux rédactions Le Monde) a néanmoins envie d’y croire. Son comité éditorial ne le suit pas. Il décide néanmoins de faire un test sur un tirage traditionnellement confidentiel pendant la trêve des confiseurs juste après Noël. Avec les belles histoires de Reporters d’Espoir et quelques pigistes, le premier « Libé des solutions » sortira le 26 décembre 2008. Résultat : cette édition sera la plus vendue de l’année ! L’opération est évidemment reconduite depuis, cette fois avec la participation des journalistes maison nouvellement ralliés à l’intérêt de parler de ces acteurs de changement.

Logo Spark News, have an impact, share solutions

Quelques années plus tard, Christian lance SparkNews, une plateforme multimédia pour regarder l’actualité sous l’angle des solutions avec le partage de vidéos sur ces projets qui fonctionnent. Citant Gandhi, Christian rappelle : « Un arbre qui tombe fait beaucoup de bruit… Mais une forêt qui germe, on ne l’entend pas»

Il précise avec force et enthousiasme : « Vivre dans un monde en équilibre, c’est une question de volonté mais aussi de partage de solutions. Les solutions existent, partageons-les ! Plus de 1.400 reportages sont déjà présents sur le site. Ces contenus existaient mais restaient trop souvent sous le radar et difficiles d’accès. Je suis persuadé que la puissance des médias peut changer le monde. Lorsque les médias montrent des solutions, ils invitent d’autres à agir. Et plus on partage, plus on essaime! »

 Voici quelques exemples partagés lors de la soirée, ils vous donneront sûrement envie de prolonger sur Sparknews.com

Logo Discovering handsFranck Hoffmann est un médecin allemand installé à Duisburg qui a développé en 2006 l’association Discovering hands, qui forme des femmes aveugles avec un grand sens du toucher pour réaliser les palpations pour détecter de manière plus précoce et fiable un début de cancer du sein.

Logo Let(s do itLe Clean-up Day est une initiative lancée par Rainer Nõlvak en Estonie : le 3 mai 2008 il a réussi a mobiliser sous la bannière Let’s do it ! plus de 50.000 bénévoles, soit 4% de la population de son pays, pour le nettoyer des déchets sauvages qui le polluent. 10.000 tonnes ont été ramassées en une seule journée pour un coût inférieur à 500.000€ ce que les autorités publiques auraient fait en 3 ans et pour un coût de 12 millions d’euros… Voir l’article Nettoyer le pays en un jour : faisons-le !  

Instruments recyclésLos Reciclados de Cateura est un orchestre de jeunes musiciens paraguayens qui jouent sur des instruments en déchets recyclés dénichés dans la plus grande décharge d’Asunción. Favio Chávez, le directeur de cet orchestre tout à fait singulier, est convaincu du pouvoir de la musique comme élément de transformation sociale : « Vous nous envoyez vos déchets, on vous renvoie de la musique ! » Nous avions raconté cette belle histoire en décembre dernier dans l’article Soyons des « idiots attentifs » à la beauté !

Lead The Times of IndiaLa dernière vidéo présentée par Christian est une bonne illustration de l’essence même de SparkNews. Il s’agit de la promotion du projet Lead India ou comment une pub télé nous invite à y aller, à passer à l’action, à laisser la passivité de côté pour faire bouger les lignes… D.O. c’est le mot d’ordre, deux lettres pour passer du dire au faire, de l’idée à la réalisation. Plus d’infos dans l’article « Allez, on y va ! » quand le Times of India incite à se mobiliser…

Regardez, c’est simple et inspirant…

LImpact Journalism Day

Si les médias incitent à l’action, c’est que le journalisme peut avoir un impact. C’est ce que Christian appelle l’Impact Journalism ou « journalisme de solutions ». Pour la première édition de l’Impact Journalism Day en juin 2013, 22 journaux de 20 pays ont Impact Journalism Day 2013publié un supplément spécial autour de ces solutions pour leurs 20 millions de lecteurs. « Aujourd’hui, partout dans le monde, les lecteurs ont soif d’histoires différentes. Des histoires porteuses d’espoirs, de solutions concrètes, tant au niveau local que global. Ils recherchent les signes d’un changement auquel ils peuvent s’identifier. Un changement qui les fasse réfléchir… et agir » précise Christian. Cette expérience collaborative allie SparkNews et chaque rédaction des quotidiens dans un partage de sujets, souvent difficiles à trouver tant les porteurs de solutions restent sous le radar des rédactions et des agences de presse. Le bilan très positif promet une édition 2014 plus large encore : 100 médias, 40 pays, entre 100 et 200 millions de lecteurs, d’auditeurs et téléspectateurs, car les médias radios et télés seront également de la partie.

Logos des 20 quotidien de l'IJD 2013Le partenaire en France était le journal Le Monde. > Voici la version numérique de l’édition de 8 pages du 25 juin 2013.

Devant le haut niveau de complexité de notre monde, il est évident que les techniques habituelles de résolutions de problèmes ont fait long feu. Face à la mondialisation de l’économie, à l’émergence d’une société hyper connectée par les réseaux et au développement de nouvelles formes de conscience individuelles et sociales, les institutions traditionnelles chancellent, semblent dépassées ou ne sont plus audibles.

Face aux défis de notre époque, de nouvelles approches s’imposent. Celles proposées par SparkNews et le Projet Imagine permettent de dépasser certains impensables pour ouvrir de nouveaux possibles. Au-delà des bonnes idées et des rencontres inspirantes qu’ils nous proposent, à un niveau plus profond, ils nous incitent à passer un seuil personnel, celui qui nous conduit à nous pencher sur ce lieu d’où viennent nos actions.

En effet, si nos manières habituelles de voir et d’agir ne nous conduisent nulle part, il nous faut rediriger le faisceau de notre attention et réorienter nos perceptions vers leur source, c’est-à-dire vers ce qui est en train de produire l’action. Lorsque ce basculement se produit, nous commençons à voir la situation à partir d’un autre lieu intérieur. Nous quittons le monde visible, ce que nous voyons, pour rencontrer le monde invisible, la source, le lieu à partir duquel nous percevons le monde. Lorsque nous modifions notre manière d’être attentif, un monde différent émerge. Nous entrons dans un autre Imagine… et c’est un voyage très riche !

La Voix EcoJean-Marc Petit, journaliste économique à La Voix du Nord a publié un article suite à cette soirée : « Frédérique Bedos et Christian de Boisredon : le meilleur des mondes existe, ils l’ont rencontré » > ici

Frédérique Bedos La CroixLe journal La Croix a également publié le 25 octobre un portrait de Frédérique Bedos intitulé « La force des anonymes » > ici 

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La transition démocratique chilienne ou les enjeux de la construction d’un nouvel art de vivre ensemble…

Cet automne 2013 est l’occasion de remémorer trois dates anniversaires importantes de l’histoire récente du Chili, ce pays du bout du monde, frange de terre de 4.200 km de long sur 200 de large entre Cordillère des Andes et Pacifique.

  • Coup d'état du 11 septembre 197311 septembre 1973 : Il y a 40 ans, le président du Chili, Salvador Allende, était renversé par un coup d’État militaire. Premier président marxiste élu démocratiquement, il avait soulevé l’espoir de tous les socialistes occidentaux depuis son élection en septembre 1970 (cela explique le nombre de rue qui porte son nom dans les villes et villages de France !)
  • Film NO de Pablo Larrain avec Gael Garcia Bernal5 octobre 1988 : les 25 ans du référendum prévu par la Constitution de 1980, où la consultation devait reconduire Pinochet pour huit années supplémentaires à la tête du pays; la forte mobilisation du « NO » à Pinochet qui a obtenu 56% des suffrages a ouvert la porte à des élections présidentielles l’année suivante et un retour à la démocratie en mars 1990. Le film « NO » de Pablo Larrain sorti en 2012 avec l’acteur mexicain Gael García Bernal comme principal protagoniste s’est fait l’écho de la force créative de la campagne des opposants à la dictature.
  • Pinochet arrêté à Londres le 16 octobre 199816 octobre 1998 : il y a 15 ans, quelques mois après avoir laissé son poste de chef des armées, Pinochet est arrêté à Londres alors qu’il s’y était rendu pour se faire opérer d’une hernie discale à The London Clinic. Cette arrestation surprise a marqué le début d’un feuilleton politico-médiatique mondial de plusieurs mois

La transition démocratique chilienne après 17 ans de dictature est riche d’enseignements pour ceux qui cherchent à construire le futur et l’unité d’un pays tant les dirigeants politiques de l’époque étaient face à un pays divisé avec deux lectures partisanes et partiales de son histoire récente. Au-delà des éléments historiques, ce sont les enjeux de la construction d’un art de vivre ensemble renouvelé qui me semblent intéressant de souligner.

D’un point de vue plus personnel, c’est aussiRaul Troncoso Castillo l’occasion de rendre hommage à un homme qui a joué un rôle clé dans ce processus, Raul Troncoso Castillo. Il m’a beaucoup appris et donné; l’affection filiale que je lui porte demeure très présente alors que la maladie l’a emporté il y a déjà neuf ans.

[Pour ceux qui lisent l’espagnol, je vous recommande la lecture de sa dernière interview où il évoque sa trajectoire politique et aborde les étapes importantes de sa vie jusqu’à sa maladie > ici]

C’est donc un article rédigé fin 1998 que je reprends ici, alors que résidant au Chili beaucoup de personnes en France s’interrogeaient sur certaines positions du gouvernement de centre gauche, opposant historique au régime de Pinochet, mais qui défendait malgré tout certaines positions de principe, visant notamment à demander le retour de Pinochet à Santiago pour qu’il y soit jugé. Au-delà des questions juridiques, la volonté de dépasser les blocages du passé au nom de la réconciliation nationale était également présente. Au fil de ce (long) texte, nombre de réflexions restent d’actualité et peuvent s’appliquer à de nombreuses autres situations en France et dans le monde.

Pour remettre en perspective certains événements, voici un reportage tourné par le journaliste français Jacques Grignon-Dumoulin dans les jours qui suivirent le coup d’Etat en 1973 : « Le Chili à l’ombre des épées » (30’20 »)

<p><a href= »https://vimeo.com/40904528″>Chile: a la sombra de las espadas (1973)</a> from <a href= »https://vimeo.com/chiledesdefuera »>Chile desde fuera</a> on <a href= »https://vimeo.com »>Vimeo</a&gt;.</p>

A propos du «patient anglais»…ou les questions de fond que pose l’affaire Pinochet. [> cliquer ici pour la version Word de l’article]

Le 16 octobre 1998, l’opinion publique découvrait avec surprise que les démarches persévérantes d’un petit juge madrilène, Baltazar Garzón, conduisaient à l’arrestation à Londres du général chilien Augusto Pinochet. Cette nouvelle puis, au cours des semaines suivantes, chaque étape juridique (reconnaissance par l’Audience Nationale espagnole de la compétence de ses tribunaux, reconnaissance de l’immunité anglaise par la High-Court, l’appel devant la Chambre des Lords ou encore la décision d’extradition du ministre Straw) ont été suivies avec beaucoup d’attention dans le monde entier. Presque unanimement, les réactions saluent « le jour où la justice des hommes l’a emporté sur la raison d’Etat ». Dans ce contexte, il apparaît difficile de comprendre la position du Chili qui, tous secteurs confondus, semble défendre son ancien dictateur. Les éléments qui suivent prétendent nourrir la réflexion en mettant en relief les différents points de vue et avancer dans un débat plus global.

Première constatation, seul Pinochet réussit à faire parler du Chili dans le reste du monde ! Le faible poids du pays et l’image de dictateur sanguinaire de Pinochet construite durant 25 ans expliquent d’ailleurs en partie la décision anglaise et les réactions dans l’opinion publique internationale. Le traitement réservé à d’autres dictateurs ou plus simplement les «complications» de la France pour inviter le Dalaï-Lama aux cérémonies du cinquantenaire de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme du 10 décembre 1998 à Paris, suite à des pressions du gouvernement chinois illustrent bien le fossé qui subsiste entre l’application de certains principes et les considérations diplomatiques.

Le cas Pinochet est complexe à plusieurs niveaux: juridique, politique, national et international. Le piège avec un sujet comme celui là, c’est qu’il réveille beaucoup de Pinochet 1973-1998sentiments voire de passions. La cause de la capacité de jugement universel des atteintes aux droits de l’homme remporte aujourd’hui une telle adhésion enthousiaste que son signifiant symbolique rend difficile l’acceptation d’une position différente. Il est ainsi peut-être plus facile ou tentant de se contenter de quelques idées simples (Pinochet = dictateur > méchant > donc c’est bien!) qui ne permettent pas d’appréhender le problème dans toute sa complexité et par la même de percevoir les défis posés.

En premier lieu, deux réalités, souvent méconnues en Europe, sont importantes à considérer pour comprendre les réactions au Chili. Ensuite, même si le processus est encore en cours, ces premières semaines depuis l’arrestation de Pinochet posent de bonnes questions et génèrent d’ores et déjà des changements au Chili. Il est intéressant de s’arrêter sur le phénomène de globalisation de la justice et des limites du droit international actuel pour juger les auteurs des violations des droits de l’homme. Enfin, la résolution considérée comme historique de la Chambre des lords le 25 novembre 1998 ouvre un débat plus large quant à la non-immunité des dictateurs et à la responsabilité des pays démocratiques à les poursuivre.

Deux éléments de compréhension de la transition chilienne :

1. La transition à la démocratie s’est faite sans défaite des militaires au pouvoir. Il n’y a donc pas eu de camp unique des vainqueurs, qui facilite toujours une remise en cause rapide du camp des vaincus.

Si y NoContrairement à d’autres pays, il n’y a eu au Chili ni défaite militaire ni constat d’échec généralisé (économie sinistrée, corruption, etc.) lors du retour à la démocratie. Celui-ci s’est fait par les urnes, dans le cadre législatif du régime militaire. Il ne s’agissait pas non plus d’une dictature unipersonnelle tournée vers l’enrichissement et le pouvoir personnel de Pinochet et de ses proches. Les dix-sept ans de dictature ont été approuvés et soutenus par de nombreux chiliens (44% lors du référendum de 1988) et dix ans plus tard, Pinochet dispose encore du soutien d’un tiers de la population.

Ce soutien partisan explique au moins trois attitudes des pinochétistes:

  • D’une part, le soutien passionnel et exacerbé, qui apparaît parfois même infantile et emprunt d’ignorance, de certains de ses partisans. Les chaînes de télévision du monde entier ont transmis les images du fils de Pinochet, aboyant, le Colère d'Augusto Pinochet Hiriartvisage déformé par la haine peu après le verdict des law lords, celui-là même qui déclara que les victimes de la répression « n’étaient pas des personnes mais des bêtes ». Dans une réaction d’ordinaire inimaginable pour ces champions de l’efficacité, les maires pinochétistes de Providencia y Las Condes, communes où se trouvent les sièges diplomatiques d’Espagne et de Grande-Bretagne, ont supprimé les places de parking réservés aux ambassades et ont arrêté d’y ramasser les poubelles ! L’appel à boycotter le whisky anglais ou plus « sérieusement » celui à rompre les relations diplomatiques avec ces pays, vont dans le même sens. Voir la réalité en face ébranlerait la cohérence d’un système qui a permis de tout justifier. Tous les moyens sont donc bons pour éviter cette remise en cause.
  • D’autre part, la négation, explicite ou implicite, des violations des droits de l’homme d’une partie de la société. En 1990, la commission de Vérité etInforme Verdad y Reconciacion Comision Rettig Réconciliation Rettig avait établi – sans pouvoir les juger – de nombreux faits et responsabilités. [Cette commission servira par la suite de modèle à celle présidée par Mgr Tesmond Tutu en Afrique du Sud en 1994]. Une partie de la société qui jusqu’alors les niait fut confrontée à la réalité: 2000 personnes avaient perdu la vie en raison des exactions du régime et 800 autres personnes étaient considérées comme « cas non résolus » c’est-à-dire comme portées disparues. Néanmoins certains se refusent encore à croire que le régime du tata (grand-père) a porté atteinte à certains droits fondamentaux. D’autres contrebalancent systématiquement les faits en affirmant que des victimes tombèrent des deux côtés, que les communistes étaient des terroristes tout aussi dangereux. Ce raisonnement, qui relativise les exactions du régime militaire en considérant les violations aux droits de l’homme comme nécessaires, va jusqu’à nier le statut de victime aux détenus-disparus, tués et torturés. Pour certains, le vrai coupable est Salvador Allende qui avait commencé la terreur, Augusto Pinochet étant le sauveur du pays en faisant le coup d’État le 11 septembre 1973. Il est certain que, contrairement à l’image auréolée que d’aucun ont en Europe, le gouvernement d’Allende faisait entrer – contre son gré car au mépris des lois et du Parlement – un pays tout entier dans un moule (dictature ?) socialiste léniniste.

Ceci dit, entendre aujourd’hui mettre sur le même plan une expropriation illicite d’un bien ou une longue file d’attente et la torture et l’assassinat d’une personne met en évidence l’irrationalité de ce type de (dé-)raisonnement et la fracture qui existe dans la société. La peur est implicitement et souvent inconsciemment omniprésente tant chez les partisans que chez les adversaires de Pinochet. C’est ainsi que même si une majorité de chiliens est favorable à son jugement, au Chili ou ailleurs, la condition immédiatement posée est de ne pas revenir à un passé ou des chiliens affrontaient d’autres chiliens de manière violente. Le soupçon, soigneusement nourri par une campagne de terreur de la droite pinochétiste, d’un retour à une expérience traumatique et violente sert de bouclier protecteur face au désir de faire vérité.

Il est vrai cependant que de moins en moins de personnes osent dorénavant nier publiquement les violations des droits de l’homme perpétrées sous la dictature. De fait, la défense de Pinochet en Angleterre ne niait pas l’existence des faits reprochés mais visait à démontrer qu’ils étaient couverts par l’immunité en tant que chef d’État. L’avocate anglaise Claire Montgomery a même surpris et embarrassé ses collègues de la défense en déclarant devant les Lords que Pinochet était responsable de la DINA – la police secrète – et qu’il était le supérieur direct du général Manuel Contreras, ancien chef de la DINA condamné et incarcéré au Chili depuis 1993.

  • Enfin, les relations civico-militaires sont encore en voie de normalisation: quand pendant 17 ans les forces armées ont pu faire ce qu’elles voulaient, se remettre sous l’autorité du pouvoir civil demande aussi une certaine transition. N’oublions pas que Pinochet n’a quitté le commandement en chef des armées que quelques mois avant son arrestation à Londres, en mars 1998. Son successeur, Ricardo Izurieta, estRicardo Izurieta et Augusto Pinochet synonyme de relève. A 54 ans, cet officier qui n’a jamais été compromis dans les violations des droits de l’homme, a commencé depuis mars une « dépinochétisation » en profondeur des forces armées. Sa tâche est maintenant d’autant plus ardue que de nombreux généraux à la retraite font pression de peur de se voir impliquer dans des procédures mettant en cause leur responsabilité. Certains pinochétistes attendent même plus de fermeté de sa part. Début décembre, l’ancien vice-commandant en chef des armées, le général Guillermo Garin, dans une déclaration considérée par certains comme séditieuse, laissait entrevoir une possible insurrection des militaires voire un autre pronunciamiento.

2. L’option prise par la Concertation: un compromis pour un retour pacifique et rapide à la démocratie sans attendre le perfectionnement des institutions.

La Concertation des partis pour la démocratie, coalition aujourd’hui au pouvoir, s’est créée dans les années quatre-vingt. Cette opposition politique à la dictature a pris la tête du mouvement pour le « NO » à Pinochet lors du plébiscite d’octobre 1988 qui devait reconduire Pinochet pour dix ans de plus. Contrairement aux prévisions du gouvernement militaire et malgré les tactiques d’intoxication et de manipulations, la victoire du « NO » des opposants à la dictature avec 56% des votes ouvrait la porte à des élections libres un an plus tard.

[La victoire du NO s’est notamment cristallisée autour d’une campagne « La joie est sur le point de revenir », dont voici le spot télé, premier espace d’expression de l’opposition depuis 15 ans à la télévision chilienne]

Confortée par cette victoire et forte du soutien de la volonté populaire, la Concertation a cherché à obtenir de substantiels changements à la Constitution de 1980 pour un retour à une démocratie pleine et entière. La résistance opposée par Pinochet n’a pas permis d’obtenir un gain de cause complet, notamment en ce qui concerne la composition du sénat, la relation avec les militaires, et les facultés de poursuites judiciaires des responsables des atteintes aux droits de l’homme. Devant cette réalité, qui ne correspondait certainement pas aux désirs et aspirations des responsables de la Concertation, le dilemme auquel ils furent alors confrontés fut de choisir entre :

  • Ne pas céder sur certaines exigences de modification de la  Constitution et donc devoir attendre (jusqu’à quand ?) la fin d’un régime autoritaire qui par ailleurs comptait sur le soutien d’une bonne partie de la population et sur une économie solide et en croissance.
  • Accepter les compromis d’une situation imparfaite et d’une constitution qui déforme l’expression démocratique des citoyens pour un retour plus rapide à la démocratie.

C’est cette deuxième voie qui a été choisie. Le 14 décembre 1989 les premières élections libres voient la victoire du démocrate-chrétien Patricio Aylwin qui préside le pays à partir de mars 1990. C’est évidemment le retour à la démocratie mais avec les limitations de la constitution de 1980, qui bien que modifiée après le plébiscite de 1988, reste celle de Patricio Aylwin Eduardo FreiPinochet. La marge de manœuvre du gouvernement est bien délimitée. La modification ou l’abrogation de certaines lois nécessitent une majorité qualifiée au Sénat qui, grâce à 9 sénateurs désignés (pro-Pinochet) possède une minorité de blocage permanente. Imaginez par exemple que le président Eduardo Frei, élu en décembre 1993 avec 60% des voix au premier n’a pas la majorité au Sénat ! Impossible pour le moment de changer la constitution ou permettre une dérogation de la loi d’amnistie qui couvre tous les délits commis au Chili entre 1973 et 1978.

Cette transition à la démocratie, effectuée dans le cadre législatif en vigueur, explique donc en grande partie pourquoi le gouvernement se doit aujourd’hui de défendre le sénateur à vie Pinochet: c’est son obligation constitutionnelle. C’est un sénateur de la République et il bénéficiait d’un passeport diplomatique et de la qualité d’ambassadeur temporaire en mission. C’est ainsi que le Ministre des Affaires Étrangères, José Miguel Insulza, socialiste, exilé par Pinochet pendant 14 ans, se retrouve être son principal « défenseur » car c’est son devoir.

Le soutien et la défense de Pinochet par le gouvernement chilien et par tous les partis au pouvoir, pourtant peu suspects de sympathie envers l’ex-dictateur, ne font que mettre en valeur l’attachement profond de ces démocrates au respect de la loi et des institutions.

Derrière ces faits concrets et obligations légales, il faut également reconnaître l’expression d’une volonté de dépasser les blocages du passé au nom de la réconciliation nationale. Ne perdons pas de vue que l’objectif de fond est de pouvoir construire l’avenir du pays sur une base ample (tous les secteurs de la société) et solide (cela passe par la prise en charge du passé récent). L’équilibre entre les deux est difficile !

Au-delà de la défense de certains principes juridiques, notamment celui de territorialité de la loi pénale, le gouvernement cherche donc à compléter la transition de manière indépendante, c’est-à-dire en solutionnant au Chili les problèmes non résolus de la dictature. Si Pinochet doit être jugé, « c’est à nous, Chiliens, de le faire » (ministre Insulza lors de sa visite récente à Londres). Où que ce soit, un procès aurait en tout cas le mérite de mettre fin au cynisme ambiant de ces dernières années qui consiste à ne pas rendre justice pour ne pas mettre en péril la démocratie retrouvée. La détention de Pinochet peut permettre aux chiliens d’achever la transition qu’il a bloquée et mener à son terme la réconciliation nationale qu’il freine et rend impossible.

Le cas Pinochet, une chance pour compléter la transition ?

1.  Le retour de certains sujets « brûlants » au centre des débats.

L’arrestation de Pinochet a le mérite de remettre au centre des débats le processus de transition démocratique chilien, passé en second plan derrière les succès de son économie florissante et ceux de quelques sportifs de haut niveau ! La réconciliation du pays passe nécessairement par la résolution des problèmes des droits de l’homme et des détenus-disparus. Force est de reconnaître qu’il est toujours extrêmement difficile pour une société d’assumer les divisions de son histoire récente. Le fait que le détonateur et l’origine de l’arrestation de Pinochet se trouvent à l’étranger a sans doute permis au Chili de regarder plus tôt ces sujets de dissensions sans créer des divisions insurmontables au niveau interne.

De fait, la maturité politique de certains responsables est remarquable. Plusieurs ministres, députés ou sénateurs, ont été torturés ou exilés et ont la grandeur d’âme de dépasser leur propre histoire personnelle pour construire avec TOUS les secteurs politiques le Chili de demain. C’est peut-être cette grandeur d’âme qui manque (encore) aux partisans de Pinochet.

La position de la droite (nous dirions extrême droite chez nous) reste profondément antidémocratique, pinochétiste et arrogante mais elle ne nie plus les violations des droits de l’homme comme elle le faisait auparavant. On regrettera que la naissance d’une droite libérale impulsée par le parti Rénovation Nationale ait complètement rétrocédé dans l’affaire puisque ce parti s’est aligné et même assimilé à la UDI (pinochétiste) perdant ainsi son identité.

Jusqu’à présent, les forces armées sont restées relativement sereines malgré les fortes tensions et pressions devant l’attaque « de l’un des leurs ». C’est un signe important, car l’armée fait encore peur. Il y a tout à gagner dans le processus de normalisation des relations civico-militaires: du point de vue de la stabilité démocratique, de la possibilité de mettre en accusation certains de ses membres et surtout car l’armée détient beaucoup d’information notamment sur la destination et l’emplacement des corps des détenus-disparus.

2. Le cas Pinochet: une opportunité pour que justice soit faite au Chili et que se complète la transition à la démocratie ?

Les informations télévisées du monde entier se sont fait l’écho de violents affrontements suite à l’arrestation du dictateur: ambassades sous des jets de pierres, cars lanceurs d’eau dispersant les manifestants, etc. La réalité est bien moins dramatique qu’elle ne paraît. C’est comme à la sortie d’un match de foot à haut risque: il ne vaut mieux pas traîner dans les parages mais à 50 mètres de là, la tranquillité continue de régner. En agitant ainsi le spectre d’un retour à des violences passées, auxquelles les Chiliens ne veulent surtout pas revenir, l’extrême droite espère faire gagner du terrain à la position de statu quo, où le « silence aveugle » fait office de réconciliation.

Ministro Raul TroncosoJe reprendrai ici quelques propos d’une interview dans le journal El Mercurio du dimanche 29 novembre 1998 du ministre de l’intérieur, Raúl Troncoso qui considère que la situation actuelle peut être une chance pour compléter la transition.

« Le pays a besoin de reconnaître qu’il a encore des comptes à régler avec lui-même et que les problèmes non résolus en interne font qu’il existe au niveau politique international des doutes quant au fait que nous soyons une démocratie pleine et entière. De fait, il nous reste encore un bon bout de chemin à parcourir pour cela.

Quels sont ces problèmes non résolus ? Premièrement, les droits de l’homme et plus concrètement la situation des détenus-disparus. Deuxièmement, le reste du monde s’interroge, et là encore avec raison, quant à notre capacité à rendre la justice et à prendre en charge les procédures d’inculpation avec une véritable volonté d’enquêter et d’éclaircir les faits. Troisièmement, tout le monde se rend compte que l’institutionalité démocratique de notre pays possède de grandes imperfections. Les sénateurs désignés qui rendent impossible une réelle expression démocratique pour le vote des lois est une situation qui doit être résolue sans attendre. Autres exemples: le Conseil de Sécurité Nationale qui, tel qu’il est composé, possède des caractéristiques de supra-pouvoir au-dessus de l’exécutif, ce qu’aucune théorie démocratique ne pourrait justifier. Le Tribunal Constitutionnel, qui possède des caractéristiques de supra-pouvoir au-dessus du législatif, doit également être revu. Le système électoral binominal génère des distorsions dans la représentativité des élus qui doivent aussi être corrigées.

Raul Troncoso en su oficinaIl est nécessaire de réaffirmer qu’au Chili les droits de l’Homme ont été bafoués. C’est une réalité que personne ne peut nier. Personne ne peut attendre que cette situation soit ignorée et qu’elle ne provoque point de réactions. C’est un sujet de fond, qui n’est pas résolu. Il est nécessaire d’adopter de nouvelles mesures pour corriger les déficiences qui subsistent.

Les conditions sont réunies pour faire un grand pas en avant, à travers lequel – au-delà des positions partisanes – nous pourrons élargir les bases de l’unité nationale:

Le monde politique de la Concertation en général et les secteurs de gauche en particulier – inutile de le cacher – ont reçu avec satisfaction la décision des Lords car elle représente un pas très important vers la justice à laquelle ils aspirent. Les secteurs de droite pour leur part ont eu l’occasion de prendre conscience en profondeur de la vraie nature et des conditions du monde nouveau qui naît.

Les églises ont acquis de nouvelles possibilités d’appeler, avec autorité, les Chiliens à vivre dans la vérité, la paix et la justice.

Le monde politique se voit dans l’obligation de changer et de rectifier beaucoup de ses comportements et haines irréfléchis.

Le pouvoir judiciaire devra également réfléchir sur la qualité, la persévérance et la profondeur avec lesquelles il rend la justice.

Le monde militaire est aussi appelé à prendre conscience de ces différents faits et affronter avec courage la vérité.

Le gouvernement doit analyser sa trajectoire, reconnaître ses erreurs et s’engager corps et âme dans la conduite de la réconciliation pour que le nouveau millénaire nous voie vivre dans la paix et la fraternité. »

Juan Guzman TapiaDepuis le mois de mars, le juge Juan Guzmán mène l’instruction de quatorze plaintes à l’encontre de Pinochet au Chili et celles-ci prendront certainement plus de force à l’heure actuelle. Le fait que Pinochet ait été arrêté, privé de liberté, mis en accusation par toute la communauté internationale, a « fait du bien » à beaucoup de monde. Il a surtout montré que le Chili pouvait affronter ses tabous sans risque d’ébranler sa démocratie.

Ne serait-il pas idéal que la Cour Suprême de Justice chilienne nomme un juge spécial et ouvre un procès dans lequel l’État serait partie prenante ? Cela permettrait un jugement au Chili de l’ex-dictateur, qui complèterait de manière autonome et digne (cela se passe au Chili), complète (les facultés d’enquête sont plus larges) et définitive (c’est une décision de la justice chilienne) le long et difficile processus de transition vers la démocratie. Ce n’est pas une voie évidente: interroger Pinochet nécessite soit de son (improbable) accord soit l’usage de la contrainte. Le juge Guzmán devra ensuite demander à la Cour d’Appel la levée de son immunité parlementaire. La demande pourra être acceptée, refusée ou non-avenue si la cour considère que les faits reprochés sont couverts par la loi d’amnistie. Si néanmoins le procès suit son cours, à tout moment un juge militaire pourra demander à la Cour Suprême l’incompétence d’un juge civil pour un procès concernant un militaire. Dans le même temps, les manifestations pro y contre Pinochet seraient sans aucun doute plus virulentes si elles se déroulaient dans le pays.

Existe-t-il une compétence universelle pour la poursuite des crimes contre l’humanité ? Les tribunaux étrangers sont-ils compétents pour juger Pinochet ?

Les autorités chiliennes défendent avec conviction le principe juridique qui veut que les actes commis par des chiliens au Chili doivent être jugés dans des tribunaux chiliens. C’est le principe de territorialité de la loi pénale. Pour bien comprendre cette défense de la souveraineté juridictionnelle, il faut pouvoir aller au-delà du cas Pinochet car la question de compétence universelle dépasse de loin un cas particulier. L’idée que l’ancien dictateur a bien mérité un procès n’est guère contestée. Au Chili, un récent sondage indique que 63% des gens le croient coupable de crimes et 57% estiment qu’il devrait être jugé. Le débat commence donc lorsqu’il s’agit de définir qui peut le juger, qui dispose de la compétence, des moyens et de la légitimité pour le faire. Quelles sont les lois et normes juridiques actuelles qui permettent de juger depuis l’étranger les auteurs de tels crimes ?

La justice est et demeure essentiellement nationale. Dans certains domaines d’intérêt commun entre États: piraterie, terrorisme, protection des matières nucléaires, trafic de stupéfiants, la compétence de tout État pour juger tout crime a été admise. En matière de crime contre l’humanité, la compétence universelle n’est pas unanimement acceptée par les juristes. C’est pourtant sur cette base qu’Eichmann a été jugé par les tribunaux israéliens à Jérusalem.

Certains juristes font valoir que des accords internationaux, notamment les Conventions de Genève de 1949, considèrent ce principe de juridiction universelle qui oblige les États à juger eux-mêmes ou à extrader les auteurs des atteintes graves aux droits de l’homme, quelle que soit leur nationalité. Ces conventions ne régissent cependant que le droit de la guerre et ne concernent que les conflits armés. Ces notions introduites par le droit international, et sur lesquelles se sont appuyés les trois lords ayant refusé l’immunité à Pinochet, sont rarement traduites en normes légales, d’application générale, prévues dans des traités internationaux ratifiés par chacun des pays.

Cette problématique juridique a été débattue il y a peu de temps en France suite aux événements qui ont eu lieu au Rwanda et en ex-Yougoslavie. En vertu de cette compétence universelle, des victimes de ces pays réfugiées en France ont essayé de poursuivre leurs tortionnaires Hutus ou serbes. Comme dans la situation de Pinochet, il s’agissait ici de faits commis à l’étranger, par des auteurs étrangers, à l’encontre de victimes étrangères. Le résultat de ces affaires bosniaques et rwandaises est que la justice française a admis la possibilité pour ses tribunaux d’exercer une compétence universelle sur la base de la convention sur la torture, intégrée dans l’ordre juridique français, mais qu’elle a refusé de reconnaître l’existence d’une compétence universelle coutumière, explicitement en cas de crime contre l’humanité et implicitement en cas de génocide.

A supposer que le crime de génocide puisse être retenu contre Pinochet, ce qui paraît difficile étant donné la définition juridique actuelle du génocide et les faits reprochés, la compétence universelle est loin d’être admise par tous. Même si l’Espagne a accédé à la convention sur le génocide en 1968 et que l’Angleterre a fait de même deux ans plus tard, celle-ci ne confère pas de compétence universelle aux États puisque la compétence est purement territoriale: « les personnes accusées de génocide seront traduites devant les tribunaux de l’État sur le territoire duquel les actes ont été commis ou devant la Cour criminelle internationale… »

En ce qui concerne le crime contre l’humanité, le statut du Tribunal de Nuremberg a donné une première définition internationale, et le tribunal pénal international pour l’ex Yougoslavie de La Haye en a rappelé les trois éléments constitutifs: il doit être dirigé contre une population civile, il doit être organisé et systématique et il doit être d’une certaine gravité. Les faits incriminés à Pinochet semblent correspondre à cette définition, il n’existe cependant pas de convention internationale générale qui définisse le crime contre l’humanité. Une éventuelle compétence universelle ne pourrait donc être fondée que sur le droit international coutumier.

La troisième base juridique pourrait être la convention sur la torture de 1984, ratifiée par l’Espagne en 1987 et par le Royaume-Uni en 1988. Elle crée en effet une obligation de juger ou d’extrader tout auteur présumé d’un acte de torture s’il est trouvé sur son territoire. Mais on est confronté dans ce cas au principe de non-rétroactivité de la loi pénale, ne permettant, en Grande-Bretagne, de poursuivre Pinochet que pour les actes commis après la loi de 1988.

La compétence des tribunaux étrangers est moins discutable dès lors que les victimes des faits incriminés sont des ressortissants du pays auquel appartient le tribunal. C’est par exemple en vertu de ce principe dit « de rattachement » par la nationalité des victimes et inscrit dans le Code pénal qu’un tribunal français a pu juger par contumace le capitaine Astiz, « l’ange blond » de Buenos Aires, pour l’assassinat de deux religieuses françaises. Dans ce cas, la question juridique qui se pose est celle de la prescription des crimes, dont la durée est fixée à 10 ans en France pour les tortures, séquestrations et disparitions. En ce qui concerne les disparitions, certains juristes défendent la thèse que ce délai de prescription ne peut commencer qu’à partir du moment où le corps a été retrouvé.

Cette brève description des problématiques juridiques ne prétend pas être exhaustive et ne donne pas de solutions définitives. Elle montre la complexité du problème et l’opposition entre juristes qui appellent à un strict respect des définitions du droit international et ceux qui pensent que ce droit est interprétable. Au-delà de ce débat juridique, le cas Pinochet soulève également le problème de la légitimité politique et celui du danger d’une justice absolutiste qui ne reconnaîtrait pas le droit des pays qui, sur la base du respect des mêmes principes fondamentaux, décideraient d’emprunter des approches différentes.

Comment mettre fin à l’impunité dans le monde ?

Il apparaît clairement que la décision des Lords anglais soulève des questions de fond bien au-delà du cas Pinochet en ouvrant la porte à une nouvelle forme de justice internationale. Si leur décision permet des ouvertures nouvelles en ce qui concerne la non-impunité de certains dictateurs, notamment pour les crimes contre l’humanité, les ambiguïtés juridiques restent entières.

Comment faire pour rendre compatibles certains principes du droit international qui reconnaissent par exemple l’extraterritorialité avec la souveraineté des pays ? Comment ne pas tomber dans le piège de s’ériger en gendarmes du monde ? Comment appliquer les mêmes règles pour tous ? Est-ce à travers d’un tribunal international permanent ? Le futur Tribunal Pénal International dont les statuts ont été adoptés le 17 juillet 1998 à Rome, et d’ailleurs souscrit par le Chili, ne sera réalité que dans plusieurs années et pour des faits qui n’auront lieu qu’après sa création. De plus, le principe de juridiction universelle est exclu de ses statuts. Par ailleurs, un pays aussi important que les Etats-Unis par exemple, n’est pas signataire de l’accord de Rome. Malgré toutes ses limites, cette cour internationale semble être l’instrument qui fait défaut à l’heure actuelle à la morale publique internationale telle qu’elle commence à apparaître. Son principe a en tout cas acquis une autorité morale et une légitimité incontournables ces dernières semaines.

La création de cette instance pénale internationale aidera à éviter les conflits entre gouvernements et décisions de justice liés à des considérations diplomatiques. Les droits de l’homme en général et la situation de Pinochet en particulier sont en effet embarrassants pour bien des dirigeants politiques. Mi-octobre, le gouvernement français préférait s’abstenir de commenter clairement le cas Pinochet, pour prendre en compte « la délicate entreprise de réconciliation nationale chilienne » et « considérait plus ‘sage’ de privilégier le droit de non-ingérence ». On est loin des réactions enthousiastes de Jospin et Chirac et des applaudissements unanimes de l’Assemblée Nationale suite à la décision de la Chambre des Lords de refuser l’immunité à l’ex-dictateur.

N’est-ce pas remarquable que l’Espagne juge Pinochet alors que précisément elle s’est elle-même niée à juger les crimes commis sous la dictature de Franco ? Fin novembre 1998, la France et ses plus hautes autorités recevaient avec les honneurs plus de 30 chefs d’État africains, dont plusieurs sont des dictateurs et tortionnaires reconnus: Daniel Arap Moi du Kenya; Gnasinbé Eyadema du Togo, Charles Taylor du Libéria, Laurent-Désiré Kabila du Congo (précédemment reçu par le Pape et par la Belgique) et d’autres. Quel traitement réserver à Slobodan Milosevic, au général Wojciech Jaruzelski (le débat est relancé en Pologne) ou à Fidel Castro, qui participait librement au sommet ibéro-américain de Porto quand la nouvelle de l’arrestation de Pinochet a été annoncée ?

D’autres anciens despotes ont aujourd’hui intérêt à ne pas sortir de leur refuge. Le Paraguayen Alfredo Stroessner jouit du statut d’exilé politique au Brésil et, à 85 ans, finit ses jours dans un quartier résidentiel de Brasilia. Jean-Claude Duvalier, dixit Baby Doc, « président à vie » d’Haïti de 1971 à 1986 vit librement en France depuis la chute de la dictature. L’ex-tyran ougandais Idi Amin Dada, qui aurait fait assassiner entre 300.000 et 500.000 personnes entre 1971 et 1979, jouit à 73 ans d’une retraite dorée en Arabie Saoudite. Le colonel Mengistu, dictateur absolu de l’Éthiopie pendant 14 ans et jugé par contumace en 1994 dans son pays, bénéficie du complaisant asile politique du Zimbabwe.

Le débat est ouvert. Il mérite une réflexion en profondeur au-delà des réactions affectives et des contingences économiques, politiques ou électorales. Il serait dommage de n’avoir suscité qu’un grand feu de paille autour d’un vieillard de 83 ans sans profiter de l’opportunité d’asseoir les bases d’une communauté internationale se réunissant autour d’un grand accord sur les Droits de l’Homme en se donnant les moyens juridiques d’appliquer ses principes.

Que la réflexion continue !

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